De l’ameublement au vêtement : le carrelage

L’an dernier, alors que presque tout l’amphi baillait au corneille devant la énième diapo de fragments céramiques du néolithique, j’aurais voulu pouvoir tout dessiner, tout ingurgiter, me souvenir de tous les types de chevrons et toutes les lignes, toutes les techniques de poinçonnage, toutes les représentations figuratives.

J’avais cette opération en tête : regarde un papier peint de n’importe quelle époque, tu peux être sûre de trouver un imprimé ou un motif de broderie qui correspond à ça sur un vêtement. Les frises végétales de la renaissance, les tapisseries damassées du XIXème, les pois flashy des années 1960 : de l’un à l’autre, c’est le style d’une époque qui s’exprime.

Alors, quand je vois les décorations sur les céramiques néolithiques, j’imagine les tenues de ces premiers hommes modernes. Des chevrons, des pois, des rayures, peut-être quelques frises à motifs animaux…

Bien sûr, les inspirations et les transferts d’un média à l’autre ne sont pas forcément contemporains : j’en veux pour preuve ces motifs de la dernière collection de minä perhonen et ces carrelages anciens.

minä perhonen, 2012

Angleterre, fin XVe

Italie, XIVe-XVe

Espagne, XVIe-XVIIe

Angleterre, fin XIVe

Angleterre, fin XVe

Tu vois ce que je veux dire ?

Tout ceci n’étant qu’un prétexte pour parler de la vidéo de présentation de la collection de minä perhonen. Elle est un peu longue (12 minutes), mais n’ayant jamais rien vu de pareil, je conseille de regarder au moins les premiers passages. Le mannequin bouge. Je veux dire qu’elle ne marche pas dans les vêtements, elle danse dedans. Et en bonne ancienne khâgneuse, je me souviens de Sartre expliquant que la différence entre prose et poésie est la même qu’entre marche et danse. Je me souviens de Nietzsche faisant l’éloge de la danse.

Et enfin, je vois ces vêtements, ces produits commerciaux certes mais soudain animés par quelqu’un qui les fait vivre, ou plutôt qui vit avec. Faire un aller-retour dans un vêtement inconfortable, ce n’est pas grand chose, aucun compte pris du stress et du trac du défilé. En revanche, danser dans un vêtement, c’est différent, ne serait-ce que faire des mouvements inhabituels – ou au contraire très habituels pour les gens qui vivent habillés – se baisser, plier la jambe devant soi, monter sur la pointe des pieds puis en redescendre, étirer les bras… permet de voir un vêtement en action, observer le tombé du tissu, sa texture, etc. Par exemple, la robe grise au motif « forest tile », j’y ai pensé pendant des jours, et j’y pense encore. Je crois que parce que, pour une fois, je pourrais vraiment vivre dedans, vivre avec.

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Les motifs du quotidien

L’inspiration est une notion incontournable de l’Internet que je fréquente. Comme si les blogueurs avaient peur de manquer d’air, ils cherchent partout de quoi s’inspirer. Des blogueuses mode peuvent compiler des photographies pour faire découvrir un artiste dont elles aiment le travail, elles peuvent comparer leur tenue avec leurs sources historico-culturelles, elles peuvent parler des endroits qu’elles aiment ou des gens qu’elles rencontrent. Des blogueuses vintage peuvent poster des scans de magazines anciens, des blogueuses de Do it Yourself peuvent donner des conseils pour rester toujours inspiré. Les mêmes unités se retrouvent, dans le désordre, sur les réseaux comme Tumblr ou Pinterest, dont l’intérêt est d’assembler des photos qui, d’une façon ou d’une autre, stimulent la créativité.

L’inspiration telle qu’elle est invoquée aujourd’hui sur Internet, correspond à l’amont d’un processus. Elle est un déclencheur, un catalyseur ou un excitant de quelque chose. Proche du sens littéral, être inspiré, c’est commencer à faire quelque chose, c’est transformer une matière première en énergie. Ces photos, ces conseils, ces listes sont censées mettre une dynamique en marche, un projet. Parfois, les auteurs font part des deux étapes, de l’amont et de l’aval, en montrant les objets qui leur on soufflé l’idée d’une réalisation quelconque. Les robes qui ont poussé à ce tutorial couture, les tableaux qui ont aidé à la composition de ce look, les modèles qui ont ouvert la voie pour changer de vie, même de façon minimale.

L’inspiration comme souffle volé aux dieux est enterrée encore plus profondément. Désormais, l’inspiration est une référence. Elle n’est plus un cadeau inexplicable et transcendant, elle est le produit de la collision d’éléments contingents, identifiables dans le réel. Lorsque certaines parlent de la Nature comme source d’inspiration, il s’agit, plus que de la Nature elle-même, de tel reportage sur les poissons des abysses, de tel livre sur les plantes médicinales, voire même de telle représentation artistique de feuillages, d’animaux et d’insectes. La gigantesque médiathèque fait voyager tous ces signes, digérés et donc recomposés plus ou moins malgré soi. J’entendais quelque part quelqu’un citer Deleuze, selon lequel, apparemment, les gens qui zappaient étaient créateurs d’une oeuvre de composition. L’exercice du regard qui met quelque chose en branle, car il crée des rapprochements uniques selon chaque individu. Le post d’inspiration sur Internet est une façon, aujourd’hui massivement employée, de transmettre ces compositions, de les exprimer telles quelles.

Ces posts sont généralement muets, comme si les auteurs pensaient que les images se suffisent à elles-même pour rendre compte d’une démarche artistique. Est-ce à dire que celle-ci est nécessaire, qu’il n’y a qu’une issue possible à la confrontation d’un autoportrait de Frida Kahlo, d’une photo de fleurs sur Flickr, et d’une robe d’après-midi de 1885 ? Pas forcément. Le post d’inspiration peut être muet parce qu’il ne s’agit pas que de soi, pas que de sa démarche personnelle. Les lecteurs, quels qu’ils soient, sont pris en compte dans leur liberté de consultation. S’ils voient les images, elles le changeront, ne serait-ce que pour une seconde, ne serait-ce que pour une portion infime. Elles le changeront d’une façon imprévisible, puisque l’exercice de son regard recomposera la sélection, lui donnera un nouveau sens.

Je commence à penser que la forme du fragment est presque celle qui est la mieux adaptée à notre présent et à la façon dont nous gérons tout ce qui n’est pas présent, autant temporel que spatial. J’éprouve une sorte de fascination à chacun de ces puzzles énigmatiques et pourtant présentés comme une évidence, cette cartographie de l’intérieur par la référence de plus en plus exhaustive (par Instagram notamment) à notre extérieur. Quelle belle leçon d’immanence, que d’exprimer sa trajectoire personnelle et ce qui nous fait par là où nous sommes, ce que nous voyons, ce que nous touchons, ce avec quoi nous vivons. Et quelle belle idée que de vouloir en faire de l’art, que de décréter le statut artistique et émouvant de tout ce qui, un instant plus tôt, était anodin et absurde.

Les motifs du quotidien ornent notre oeuvre, notre vie. Nous les trions chaque jours sur les critères du beau et du laid, de l’émouvant et du négligeable, et leur collision nous ouvre une voie, nous dit quelque chose.

Le langage des fleurs et des choses muettes !

Belle ou mignonne ?

Un truc dingue s’est passé pendant ces vacances, quelque chose que je n’avais pas prévu, il y a quelques années en pensant aux années futures. Je me suis fait couper les cheveux. J’en avais 77cm, les pointes m’arrivaient à la taille, et maintenant elles m’arrivent à la mâchoire. Finalement, ça ne change pas tant mon visage, c’est même mieux par bien des aspects, mais là n’est pas la question : ce changement de coupe a remis sur le tapis le débat que j’avais avec moi-même sur la distinction entre belle et mignonne.

Usagère des jugements à l’emporte-pièce, j’aime bien l’idée d’une beauté féminine double. De mon point de vue, il y a des femmes belles et des femmes mignonnes. Mignonne n’est pas à entendre comme un exclusif de belle : une belle femme peut avoir une beauté de type mignon, c’est d’ailleurs très souvent le cas. C’est juste que le mot « belle » a pour moi deux connotations : l’une, générale, flexion féminine de « beau », catégorie de pensée définie par la philosophie esthétique, et l’autre « belle » comme  Belle de jour, « Qu’est-ce qu’elle est belle », « Vous vous souvenez de votre mère Leïa ? (…) – Elle était vraiment très belle », etc etc. Une beauté fantasmatique purement féminine. La beauté-belle serait donc différente de la beauté-mignonne. Belle a un caractère qui force l’admiration, mais comme un pur jugement esthétique. Les personnes belles en général me semblent un peu hors du monde, aussi je trouve que la beauté-belle a quelque chose d’un peu froid, de vaguement désincarné, quelque chose que j’ai du mal à identifier. La beauté-mignonne, en revanche, suscite beaucoup plus de sympathie : au lieu d’établir des distances, elle donne envie de se rapprocher d’une personne, elle se complexifie à mesure du temps passé avec la personne, alors que la beauté-belle frappe d’emblée comme une évidence.

Pour rendre cette distinction un peu moins théorique, j’ai cherché à identifier des actrices qui correspondent à ce que je ressens comme une beauté-belle et comme une beauté-mignonne. La beauté-belle, pour moi c’est Catherine Deneuve au début de sa carrière, les actrices américaines dans la lignée d’Ingrid Bergmann, Sharon Stone, Nicole Kidman, Nathalie Baye, Pénélope Cruz, Keira Knightley, etc. Pour mieux expliquer la beauté-mignonne, bien sûr il y a Audrey Tautou, mais selon moi aussi Meryl Streep, Audrey Hepburn, Louise Brooks, Emma Stone, etc.

La transformation d’une fille mignonne pour la rendre belle est un lieu commun de beaucoup de films girly. Je parlais justement d’Emma Stone, c’est un peu le sujet d’Easy A, cette comédie qui l’a lancée et qui n’est pas très connue en France, il me semble. Cette transformation est généralement effective dans les films, mais elle est toujours un peu hors de propos, ou pas pertinente. Elle est suivie d’un retour à l’authenticité, la fille mignonne redevient mignonne parce que X l’aime comme elle est ou qu’elle a trouvé son moi intérieur. Mais l’inverse, c’est-à-dire la transformation d’une fille belle en fille mignonne n’existe quasiment pas. Il y a bien à ma connaissance une tentative, un film que j’ai vu récemment : Sophie’s revenge, avec Zhang Ziyi dans le rôle-titre.

Zhang Ziyi est cette actrice chinoise qui a joué dans Tigres et Dragons, le Secret des Poignards volants (dont est tirée l’image ci-dessus) et Mémoires d’une Geisha. Selon moi, elle fait partie de ces femmes qui ont une beauté-belle. Son visage est d’une pureté extraordinaire, ses gestes pleins de grâce, sa voix douce et mélodieuse… Bref, on rêverait toutes d’être Zhang Ziyi, des fois. Mais je la connais surtout dans des rôles dramatiques et dans des films en costumes, alors quand j’ai lu (j’avais prévenu que c’était ma période chinoise) qu’elle avait joué dans une comédie romantique, j’ai été très curieuse de voir ça.

Le scénario met pourtant tout de son côté pour faire de Zhang Ziyi une actrice pertinente pour le rôle de Sophie, dessinatrice d’albums pour enfants, qui vit dans un appartement à la Amélie Poulain (d’ailleurs la photo du film s’inspire beaucoup de Jeunet, avec je crois des références explicites à Délicatessen, un film qui a apparemment cartonné en Asie), qui vient de se faire larguer et qui veut faire payer son ex en le rendant de nouveau amoureux d’elle. Mimiques, sourire facile, tendance notoire aux chutes en tous genres, affection pour les chiens, artiste, Sophie a tout d’une fille mignonne. Or, Zhang Ziyi est en quelque sorte trop belle pour être mignonne. Ses sourires provoquent moins l’attendrissement que l’admiration, tout en elle est encore un peu trop parfait pour faire une nouvelle Amélie. Même avec le costume le plus mignon du monde (elle se déguise en mouton à une soirée Halloween), son visage est encore trop pour le rôle. C’est difficile à voir avec des captures d’écran, mais c’est mon ressenti.

S’il n’y a pas d’histoire où la belle devient mignonne, c’est peut-être parce que dans l’esprit commun, ça n’a pas grand intérêt, que la beauté-belle est supérieure en degré à la beauté-mignonne. C’est en gros ma conception de la beauté féminine. Emma Stone elle est bien gentille mais elle est pas aussi belle que Zhang Ziyi. J’ai grandi avec des images de beauté froide, inaccessible, celle des femmes fatales et des reines mythiques, une beauté un peu gothique des longs cheveux, du regard charbonneux et de la lèvre rouge. Une beauté de la Reine de Blanche-Neige, des grandes robes de brocard. Une beauté qui écrase et qui fait un peu peur : la femme affirmée est dominatrice, intelligente et redoutable.

Alors, quels sont les critères discriminants, finalement ? Pourquoi Zhang Ziyi n’arrive pas à être mignonne et pourquoi Audrey Tautou est plus convaincante en Coco qu’en Chanel ?

Est-ce que c’est la physionomie ? Est-ce que le visage plus ou moins fin, les pommettes plus ou moins saillantes, les yeux plus ou moins rieurs, ça change quelque chose ? Sans doute. Mais c’est loin de tout faire : les visages que j’ai cités plus hauts sont loin de se ressembler et surtout sont loin de s’opposer. Le style vestimentaire, alors ? Si une femme-mignonne accède à une garde-robe de vamp, alors elle devient belle, non ? C’est ça les séances de relooking des teen movies. Pourquoi pas, mais la réciproque n’est pas vraie dans Sophie’s Revenge notamment, et les passages de fille-mignonne à fille-belle dans les films sont toujours avec un chouïa trop, comme si le costume n’allait pas au personnage…

Il faut remarquer que je n’ai évoqué que des actrices. Pas de mannequins. Et j’ai remarqué que ces conceptions belle-mignonne changent pour une même personne en fonction d’une photo. Donc, ça a quelque chose à voir avec le mouvement. La prestance, l’allure, la façon de parler, de sourire, de vivre, tout simplement. La beauté-mignonne correspondrait donc à une éthique, la beauté-belle à une ontologie : on est mignonne parce qu’on agit de telle façon, on est belle parce qu’on est belle. Mignonne en devenir, belle en être.

A ce moment, il faut changer de qualificatif, sans doute : mignon a quelque chose de trop anodin, trop proche du parfois péjoratif « joli ». Charmant irait mieux, peut-être, plus magique, plus en accord avec l’espèce d’harmonie fortuite et heureuse que j’essayais de décrire. La beauté mignonne est une beauté charmante, qui envoûte sans raison apparemment rationnelle ; la beauté-belle est une beauté formidable au sens premier, à la fois admirable et terrifiante.

Je disais au début de l’article (que c’est loin !) que j’avais fait couper mes 77 cm de cheveux au début du mois de janvier, date à laquelle j’ai commencé à écrire ce pavé. Mes cheveux faisaient partie intégrante de ma garde-robe, puisque je n’en faisais rien. Ils restaient pendants, évoluaient au cours de la journée, migraient de devant à derrière mes épaules, ruisselaient tout le temps sur la moitié de mes vêtements. Ils ajoutaient à ce que je portais tout ce que je voulais pour mon image, c’est-à-dire un côté vamp, dramatique, impressionnant. C’était ma conception de la beauté, la beauté que je voulais incarner. Etre une beauté-belle, comme la reine de Blanche-Neige. Mais maintenant, des petites choses ont changé : mes cheveux ne me viennent plus dans les yeux au même moment, ne réagissent plus pareil à la saleté, ont de nouveaux mouvements. Et ma garde-robe, même si elle n’a pas vraiment changé, n’a soudain plus la même allure. Les foulards autour du cou me vont autrement mieux, les décolletés, les chapeaux, les écharpes, tout prend une autre dimension.

C’est en ce moment que je me rends compte que je suis plus mignonne que belle. Et que c’est pas grave.

Débastillée

En indienne et pet-en-l’air, la taille remontée sous les seins à la manière des Merveilleuses, mes petits chaussons heurtent enfin la terre et les herbes folles. Je ne fus pas admise au couvent, les Ursulines ne m’auront pas porté chance, ou peut-être, à leur façon, m’auront-elles ouvert une voie non royale mais républicaine.

Au moins pour l’été, voici venu le temps de la défroque, le temps de Montségur !

Ceci est une révolution.

Pour mieux comprendre, je dirai simplement que je n’ai pas été admise à l’ENS : 82ème lorsqu’il aurait fallu faire partie des 75 premiers. Mais allons, cela veut dire que je devrai suivre mon Nindô avec d’autant plus de force et de maturité : je n’aurai plus personne pour m’y astreindre.

Et cela signifie qu’enfin je gagne d’autres murs ! Une chambre m’attend à Lyon, avec un parquais sombre et une carcasse de cheminée.

C’est en cherchant de l’inspiration pour l’aménagement et la décoration que je suis tombée sur le travail de Lori Nix.

Trois extraits de la série The City, vraiment émouvante. Je suis fascinée par les jeunes ruines, les décors décrépis, où la nature pousse comme une barbe. Cet aspect fantomatique de coquille vide, c’est une vanité contemporaine, où l’on rêve à un monde sans l’homme, certains de disparaître bientôt, comme à chaque époque.

D’un point de vue technique, ce que fait Lori Nix est vraiment enthousiasmant, je me demande si elle a déjà exposé au musée de la miniature à Lyon… Avec les décors de cinéma et de théâtre, les miniatures sont un domaine où j’aurais vraiment aimé travailler, si j’avais suivi des études d’art. Des espaces imaginaires mais réalistes, des espaces qui parlent parce qu’ils sont faux, quel bonheur ce serait d’en créer !

Site internet de Lori Nix

Son blog photo