Se rendre digne de

Je regardais cette blouse en mousseline, trouvée dans une brocante à deux pas de la Loire, et je me disais « Elle est digne d’Harriett, de The Bright Young Twins ! » Harriett c’est celle avec les cheveux blancs.

Pendant que j’interrogeais des lectrices de blogs de mode, je n’ai pas rencontré grand monde qui me parle de la valeur d’exemple de ces filles, ce qui est plutôt surprenant. Pandora, Solannah de Vixen Vintage, Eleonore Bridge, Timai, Casey, Jane Aldridge, Nancy Zhang, Elsie et Emma de A Beautiful Mess… Toutes, entre autres bien sûr (je devrais aussi ajouter SocietyCottonTail sur Tumblr mais ça bouleverserait la cohérence générique), si je continue à regarder leurs mises à jour presque quotidiennement, c’est bien parce qu’elles « m’inspirent », comme on dit facilement aujourd’hui, et qu’elles me délestent de quelque chose.

En tant que force qui entre dans son corps, l’inspiration donnée par ces filles peut se comprendre par leur forme personnelle de créativité, qui offre un exemple d’altérité rafraîchissante, un univers particulier, dépaysant. Mais d’un point de vue plus égocentrique, l’inspiration que procurent ces blogs peut consister en la preuve par l’image que l’excentricité vestimentaire, la créativité manuelle, le port de pièces anciennes, le décalage humoristique, etc, sont acceptables. Pouvoir être témoin d’une individualité qui s’affirme donne envie de s’affirmer soi-même en tant qu’individu, non pas de copier une personnalité, mais s’inspirer de sa démarche pour fonder sa propre création, la création de soi.

Je suis convaincue que le mythe de la création ex nihilo et de l’artiste génial isolé est tout à fait dépassé dans les représentations de notre époque. D’une part, les démarches créatives « moindres » ont reçu leurs lettres de noblesse, l’individu se définit désormais par son jardin secret ou son violon d’Ingres, et d’autre part, Internet est utilisé comme d’immenses archives multimédia qui permettent aux artistes de se faire connaître et à ceux qui le découvrent de changer leur vie, de façon plus ou moins minime. Le fondement de l’art aujourd’hui, c’est la composition d’éléments disparates : références, idées piquées ailleurs pour être transformées, musées personnels dans les dossiers « Mes Documents »… Lorsque je regarde mes favoris et que je pense à tous ces gens que j’ai l’impression de connaître sans qu’ils aient conscience de mon existence, j’aime imaginer qu’eux aussi « lurkent » un certain nombre de personnes, qu’eux aussi sont dans cette situation d’anonymat et qu’eux aussi ont ces minuscules modèles qui les aident à avancer, que ce soit par admiration, émulation ou compétition.

Alors, est-ce que j’ai acheté la blouse pour ressembler à Harriett de Bright Young Twins ? Est-ce que la mode est un désir mimétique à la René Girard, c’est-à-dire en gros tuer et prendre la place de la personne qu’on admire ? Il ne faudrait pas exagérer. C’est une influence, non pas pour acheter puisque je n’ai pas pensé aux blogs quand j’ai eu la pièce entre les mains, simplement au travail de dentelle, à tous ces points de surfils faits main, à la qualité de la mousseline, et à la bizarrerie de la trouvaille, mais une influence pour donner un sens à cette blouse venue d’un autre temps qui trône au beau milieu de ma chambre. Si Harriett de Bright Young Twins est époustouflante en portant ce genre de vêtements, je ne vois pas quelle honte il pourrait y avoir à en porter. Certes, je ne suis pas elle, mais elle est comme moi : une quidam. Si quelqu’un l’a déjà fait, pourquoi pas le reste du monde ? Et l’objet paraît un peu moins bizarre.

Alors que signifie la volonté de se rendre digne d’une personne qu’on connaît ni d’Eve ni d’Adam ? La même chose bien sûr pour tous ces écrivains et personnages fictifs auxquels je pense à chaque fois que je dois prendre une décision.  Se tenir à la hauteur de ce qui est admiré, c’est rendre son existence supportable et même signifiante, valorisée, pleine du sens attribué en fonction de sa relation avec toutes ces constellations qui constituent l’univers mental… Etre à la bonne place pour soi, voilà à quoi rime la volonté de se rendre digne d’une mémoire et digne d’une idée.

Même si ces héros ou l’image que je m’en fais peuvent être parfois écrasants dans la vie de tous les jours, encore plus lorsqu’il s’agit de création (essayez d’écrire un roman lorsque Zola, Mallarmé, Baudelaire, Césaire, Virginia Woolf, Roland Barthes et consorts sont en train de lire par-dessus votre épaule), cette dynamique de dignité me semble très importante pour progresser. Mais encore, progresser et pour quoi faire, croyez-vous encore au progrès, jeune fille ? Mais encore, progresser vers où et au nom de quels critères ? Mais encore, et à quoi bon faire de sa vie une oeuvre d’art, n’y a-t-il pas de rêve plus adolescent ? Et toutes les objections tout à fait recevables, mais lorsque la rencontre avec cette multiplicité de modèles donne l’image, le patchwork à faire d’un soi non pas idéal mais d’un soi désirable, d’un soi beau, vivable, cohérent dans ses paradoxes, l’équilibre enfin l’adéquation entre soi et soi, pourquoi s’encombrer de ces objections, et pourquoi s’encombrer d’idoles trop pesantes ? Car chacun se voit libéré de toutes ces sornettes, n’est-ce pas ?

Enfin, se rendre digne de peut peut-être s’appliquer à ses propres vêtements. Je réfléchis depuis le début de ce blog à la notion de costume et en quoi changer l’apparence de l’être c’est changer l’être, mais je lis çà et là que cette opinion est irrecevable et délétère, que c’est avec ce genre de pensées qu’on créé des compulsions, des stratégies d’évitement et des pis-allers à toutes sortes de dépressions. Alors il faudrait travailler à sa brillance intérieure, à son bonheur personnel avant de composer-décomposer sa garde-robe. Sans doute. Et si on rit de bon coeur, peut-être faudrait-il d’abord se hisser à la dignité de ces vêtements que l’on investit d’un pouvoir particulier, celui de nous transformer. En cela, s’inspirer de la relation de l’athlète à son maillot, du comédien à son costume, de la fonction à son uniforme. Est-on vraiment le même en survêtement et en tenue de soirée ? Certains, peut-être, s’ils agissent scrupuleusement de la même façon, parlent et marchent sans aucun changement, mais qui en est capable ?

L’élégance, n’est-ce pas précisément se rendre toujours digne de ce qu’on porte – et ce quel que soit le vêtement ?

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Belle ou mignonne ?

Un truc dingue s’est passé pendant ces vacances, quelque chose que je n’avais pas prévu, il y a quelques années en pensant aux années futures. Je me suis fait couper les cheveux. J’en avais 77cm, les pointes m’arrivaient à la taille, et maintenant elles m’arrivent à la mâchoire. Finalement, ça ne change pas tant mon visage, c’est même mieux par bien des aspects, mais là n’est pas la question : ce changement de coupe a remis sur le tapis le débat que j’avais avec moi-même sur la distinction entre belle et mignonne.

Usagère des jugements à l’emporte-pièce, j’aime bien l’idée d’une beauté féminine double. De mon point de vue, il y a des femmes belles et des femmes mignonnes. Mignonne n’est pas à entendre comme un exclusif de belle : une belle femme peut avoir une beauté de type mignon, c’est d’ailleurs très souvent le cas. C’est juste que le mot « belle » a pour moi deux connotations : l’une, générale, flexion féminine de « beau », catégorie de pensée définie par la philosophie esthétique, et l’autre « belle » comme  Belle de jour, « Qu’est-ce qu’elle est belle », « Vous vous souvenez de votre mère Leïa ? (…) – Elle était vraiment très belle », etc etc. Une beauté fantasmatique purement féminine. La beauté-belle serait donc différente de la beauté-mignonne. Belle a un caractère qui force l’admiration, mais comme un pur jugement esthétique. Les personnes belles en général me semblent un peu hors du monde, aussi je trouve que la beauté-belle a quelque chose d’un peu froid, de vaguement désincarné, quelque chose que j’ai du mal à identifier. La beauté-mignonne, en revanche, suscite beaucoup plus de sympathie : au lieu d’établir des distances, elle donne envie de se rapprocher d’une personne, elle se complexifie à mesure du temps passé avec la personne, alors que la beauté-belle frappe d’emblée comme une évidence.

Pour rendre cette distinction un peu moins théorique, j’ai cherché à identifier des actrices qui correspondent à ce que je ressens comme une beauté-belle et comme une beauté-mignonne. La beauté-belle, pour moi c’est Catherine Deneuve au début de sa carrière, les actrices américaines dans la lignée d’Ingrid Bergmann, Sharon Stone, Nicole Kidman, Nathalie Baye, Pénélope Cruz, Keira Knightley, etc. Pour mieux expliquer la beauté-mignonne, bien sûr il y a Audrey Tautou, mais selon moi aussi Meryl Streep, Audrey Hepburn, Louise Brooks, Emma Stone, etc.

La transformation d’une fille mignonne pour la rendre belle est un lieu commun de beaucoup de films girly. Je parlais justement d’Emma Stone, c’est un peu le sujet d’Easy A, cette comédie qui l’a lancée et qui n’est pas très connue en France, il me semble. Cette transformation est généralement effective dans les films, mais elle est toujours un peu hors de propos, ou pas pertinente. Elle est suivie d’un retour à l’authenticité, la fille mignonne redevient mignonne parce que X l’aime comme elle est ou qu’elle a trouvé son moi intérieur. Mais l’inverse, c’est-à-dire la transformation d’une fille belle en fille mignonne n’existe quasiment pas. Il y a bien à ma connaissance une tentative, un film que j’ai vu récemment : Sophie’s revenge, avec Zhang Ziyi dans le rôle-titre.

Zhang Ziyi est cette actrice chinoise qui a joué dans Tigres et Dragons, le Secret des Poignards volants (dont est tirée l’image ci-dessus) et Mémoires d’une Geisha. Selon moi, elle fait partie de ces femmes qui ont une beauté-belle. Son visage est d’une pureté extraordinaire, ses gestes pleins de grâce, sa voix douce et mélodieuse… Bref, on rêverait toutes d’être Zhang Ziyi, des fois. Mais je la connais surtout dans des rôles dramatiques et dans des films en costumes, alors quand j’ai lu (j’avais prévenu que c’était ma période chinoise) qu’elle avait joué dans une comédie romantique, j’ai été très curieuse de voir ça.

Le scénario met pourtant tout de son côté pour faire de Zhang Ziyi une actrice pertinente pour le rôle de Sophie, dessinatrice d’albums pour enfants, qui vit dans un appartement à la Amélie Poulain (d’ailleurs la photo du film s’inspire beaucoup de Jeunet, avec je crois des références explicites à Délicatessen, un film qui a apparemment cartonné en Asie), qui vient de se faire larguer et qui veut faire payer son ex en le rendant de nouveau amoureux d’elle. Mimiques, sourire facile, tendance notoire aux chutes en tous genres, affection pour les chiens, artiste, Sophie a tout d’une fille mignonne. Or, Zhang Ziyi est en quelque sorte trop belle pour être mignonne. Ses sourires provoquent moins l’attendrissement que l’admiration, tout en elle est encore un peu trop parfait pour faire une nouvelle Amélie. Même avec le costume le plus mignon du monde (elle se déguise en mouton à une soirée Halloween), son visage est encore trop pour le rôle. C’est difficile à voir avec des captures d’écran, mais c’est mon ressenti.

S’il n’y a pas d’histoire où la belle devient mignonne, c’est peut-être parce que dans l’esprit commun, ça n’a pas grand intérêt, que la beauté-belle est supérieure en degré à la beauté-mignonne. C’est en gros ma conception de la beauté féminine. Emma Stone elle est bien gentille mais elle est pas aussi belle que Zhang Ziyi. J’ai grandi avec des images de beauté froide, inaccessible, celle des femmes fatales et des reines mythiques, une beauté un peu gothique des longs cheveux, du regard charbonneux et de la lèvre rouge. Une beauté de la Reine de Blanche-Neige, des grandes robes de brocard. Une beauté qui écrase et qui fait un peu peur : la femme affirmée est dominatrice, intelligente et redoutable.

Alors, quels sont les critères discriminants, finalement ? Pourquoi Zhang Ziyi n’arrive pas à être mignonne et pourquoi Audrey Tautou est plus convaincante en Coco qu’en Chanel ?

Est-ce que c’est la physionomie ? Est-ce que le visage plus ou moins fin, les pommettes plus ou moins saillantes, les yeux plus ou moins rieurs, ça change quelque chose ? Sans doute. Mais c’est loin de tout faire : les visages que j’ai cités plus hauts sont loin de se ressembler et surtout sont loin de s’opposer. Le style vestimentaire, alors ? Si une femme-mignonne accède à une garde-robe de vamp, alors elle devient belle, non ? C’est ça les séances de relooking des teen movies. Pourquoi pas, mais la réciproque n’est pas vraie dans Sophie’s Revenge notamment, et les passages de fille-mignonne à fille-belle dans les films sont toujours avec un chouïa trop, comme si le costume n’allait pas au personnage…

Il faut remarquer que je n’ai évoqué que des actrices. Pas de mannequins. Et j’ai remarqué que ces conceptions belle-mignonne changent pour une même personne en fonction d’une photo. Donc, ça a quelque chose à voir avec le mouvement. La prestance, l’allure, la façon de parler, de sourire, de vivre, tout simplement. La beauté-mignonne correspondrait donc à une éthique, la beauté-belle à une ontologie : on est mignonne parce qu’on agit de telle façon, on est belle parce qu’on est belle. Mignonne en devenir, belle en être.

A ce moment, il faut changer de qualificatif, sans doute : mignon a quelque chose de trop anodin, trop proche du parfois péjoratif « joli ». Charmant irait mieux, peut-être, plus magique, plus en accord avec l’espèce d’harmonie fortuite et heureuse que j’essayais de décrire. La beauté mignonne est une beauté charmante, qui envoûte sans raison apparemment rationnelle ; la beauté-belle est une beauté formidable au sens premier, à la fois admirable et terrifiante.

Je disais au début de l’article (que c’est loin !) que j’avais fait couper mes 77 cm de cheveux au début du mois de janvier, date à laquelle j’ai commencé à écrire ce pavé. Mes cheveux faisaient partie intégrante de ma garde-robe, puisque je n’en faisais rien. Ils restaient pendants, évoluaient au cours de la journée, migraient de devant à derrière mes épaules, ruisselaient tout le temps sur la moitié de mes vêtements. Ils ajoutaient à ce que je portais tout ce que je voulais pour mon image, c’est-à-dire un côté vamp, dramatique, impressionnant. C’était ma conception de la beauté, la beauté que je voulais incarner. Etre une beauté-belle, comme la reine de Blanche-Neige. Mais maintenant, des petites choses ont changé : mes cheveux ne me viennent plus dans les yeux au même moment, ne réagissent plus pareil à la saleté, ont de nouveaux mouvements. Et ma garde-robe, même si elle n’a pas vraiment changé, n’a soudain plus la même allure. Les foulards autour du cou me vont autrement mieux, les décolletés, les chapeaux, les écharpes, tout prend une autre dimension.

C’est en ce moment que je me rends compte que je suis plus mignonne que belle. Et que c’est pas grave.