Prendre au sérieux, prendre plaisir

Comme pour l’alimentation, choisir un vêtement en essayant d’avoir conscience de son impact mondial devient, ou plutôt est devenu une tendance importante. Lorsque j’écris tendance, je donne peut-être l’impression d’adopter un discours critique et sceptique. A l’université, ce récent éveil des consciences donne lieu (surtout dans le cadre de l’alimentation puisqu’on ne parle jamais de vêtements) à un discours ambigu, entre la dénonciation d’une atteinte à notre inaliénable liberté de faire du mal à soi et aux autres, et la mise en relief d’un attendrissant fait social passager (une mode).

J’ai essayé de rendre compte des conséquences que pouvaient avoir la culture du coton cheap qui permet de tisser les vêtements de la malmode (sur le modèle de la malbouffe, je suppose) sur les lieux de vie ou les conditions politiques de pays plus ou moins éloignés. Cela dit, voir l’appauvrissement des sols de Burkina Faso ou des Etats-Unis, les cancers ou les dettes des agriculteurs et l’exploitation scandaleuse de populations mal informées au moment de s’acheter son T-shirt, peut entraîner un sentiment de culpabilité et une angoisse qui ne devraient pas avoir lieu d’être dans le monde de la consommation. En bref, à trop réfléchir, on se creuse son ulcère.

Bien sûr, les alternatives existent. Le coton bio, pour respecter la charte de l’agriculture biologique, doit être cultivé sans pesticides, engrais chimiques, insecticides ni herbicides. Ainsi, le sol est de meilleure qualité, et donc il retient mieux l’humidité, ce qui réduit les besoins d’irrigation. L’absence d’intrants chimiques dans les cultures garantit moins de risques pour la santé des agriculteurs et la nécessité d’utiliser la rotation des cultures, les prédateurs naturels contre les nuisibles et des engrais naturels permet de transmettre une connaissance des plantes et des sols qui autrement se perdrait. La plus-value biologique est une plus-value symbolique pour les cultivateurs dont l’expertise est reconnue, mais surtout une plus-value économique : pas de produits chimiques à payer par avance sur la récolte, et un produit plus cher à la vente. Ah. Le voilà le problème, non ?

Même si la production a beaucoup augmenté ces dernières années, le coton bio reste une niche et représente moins d’un pour cent de la production mondiale de coton. Au Burkina et toujours selon le film Noir Coton de J. Despré et J. Polidor, le bio représente mille tonnes sur les 500 000 tonnes produites. Ce qui se traduit par des prix souvent élevés à la vente, pour des produits qui ne sont pas forcément attrayants au niveau du design. Dans des catalogues comme La Redoute ou les Trois Suisses, les collections coton bio sont toujours des basiques tristounets ou des pantalons de yoga.

Après, il y a des maisons qui font le choix d’utiliser du coton bio dans en faire tout un foin : j’ai acheté des pulls Marie-Sixtine, une marque distribuée par les boutiques Mademoiselle et Vous, et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir sur leur site que le coton qu’ils utilisent est biologique.

Le mieux serait sans doute cela : pouvoir se renseigner sur les marques et leurs fournisseurs. Je cherches des bons annuaires pour repérer qui fait quoi, mais je crois que le plus efficace est encore de regarder sur le site des marques, en espérant qu’elles disent toute la vérité

Outre le fait de m’acheter une conscience en pensant à tout ça, la valeur de ces vêtements ayant peu d’impact sur l’environnement (vintage, bio, faits main…), c’est surtout qu’on peut les raconter de façon plus touffue. Ils sont vendus avec un récit.

C’est quelque chose de très important pour moi, de porter des vêtements qui ont une histoire. Ca peut être la mienne : j’ai fait telle et telle chose dans cette robe, c’est la tenue que je portais à tel moment de ma vie, etc. Ca peut être l’histoire de quelqu’un d’autre, que je connais ou que j’imagine : les vêtements que ma mère a faits, ou qui ont été faits sur des patrons Burda par une dame que j’ai rencontrée brièvement dans un vide-grenier, ou la belle dame des années 1950 qui a porté ou oublié cette belle blouse dans les tiroirs, etc. Ca peut être l’histoire de la marque : cette veste Alexander McQueen du défilé Automne-Hiver 2006 c’est-à-dire quand il était encore vivant, qui s’inscrit dans une collection incroyablement émouvante parce qu’elle joue avec la notion d’inquiétante étrangeté, le cliché des habits de chasse, etc. Et bien sûr, une fois portés, ces vêtements mélangent tous les types d’histoires qui forment comme un tissu narratif, en plus du tissu matériel.

Ces images viennent du documentaire Useless, de Jia Zhang Ke. Je n’ai pas du tout été séduite par les deux tiers du film, mais le tiers consacré à la styliste Ma Ke, à l’origine de la première marque de vêtements chinoise est assez passionnant. A l’encontre de la production industrielle qui prédomine dans son pays, cette styliste est à l’origine d’une ligne tissée à la main, par des ouvrières qui portent des T-shirts en coton élasthanne tout ce qu’il y a de plus normal. Contradictions.

Bref, je me demandais comment on pouvait faire pour créer une histoire, une émotion, un passé du vêtement par le stylisme, qui fait quelque chose de neuf. Tisser l’histoire, n’est-ce pas le travail de la vie et des conteurs du vêtements, les commerciaux et les publicitaires ? Elle dit ceci, à un moment du film :

Les objets qui ont une histoire sont fascinants. Ils ont un passé. J’ai eu l’idée, il y a quelques années, de fabriquer des vêtements puis de les enterrer, pour que le temps les transforme. Je cherchais comment créer une interaction avec la nature, c’est-à-dire sans contrôler entièrement le résultat, en laissant intervenir la nature.

Quand le vêtement est sorti de la terre, il porte la mémoire du temps et celle du lieu où il a été enfoui. Il en porte l’empreinte. Je pense que les objets ont une mémoire.

Pour moi, c’est une façon de concilier, ou d’essayer de concilier les enjeux globaux liés aux vêtements, donc le sérieux avec lequel je devrais prendre la consommation de mode, et le plaisir de la consommation, du port, du déguisement. Par les récits que le vêtement me permet de construire, sur moi, sur le monde, sur les autres, sur l’époque. Si j’intellectualise à ce point la mode et le costume, ce n’est pas pour être à la pointe ni dans la tendance, mais c’est pour pouvoir imaginer, créer des histoires, et tout le processus de fabrication et de vente est une partie de cette histoire que je me raconte pour donner du sens à mon habillement. La fibre, les conditions de travail des ouvriers, tout cela je veux le savoir pour élaborer mon récit de ce que je porte.

C’est ça, mon plaisir de la mode.

Publicités

Se rendre digne de

Je regardais cette blouse en mousseline, trouvée dans une brocante à deux pas de la Loire, et je me disais « Elle est digne d’Harriett, de The Bright Young Twins ! » Harriett c’est celle avec les cheveux blancs.

Pendant que j’interrogeais des lectrices de blogs de mode, je n’ai pas rencontré grand monde qui me parle de la valeur d’exemple de ces filles, ce qui est plutôt surprenant. Pandora, Solannah de Vixen Vintage, Eleonore Bridge, Timai, Casey, Jane Aldridge, Nancy Zhang, Elsie et Emma de A Beautiful Mess… Toutes, entre autres bien sûr (je devrais aussi ajouter SocietyCottonTail sur Tumblr mais ça bouleverserait la cohérence générique), si je continue à regarder leurs mises à jour presque quotidiennement, c’est bien parce qu’elles « m’inspirent », comme on dit facilement aujourd’hui, et qu’elles me délestent de quelque chose.

En tant que force qui entre dans son corps, l’inspiration donnée par ces filles peut se comprendre par leur forme personnelle de créativité, qui offre un exemple d’altérité rafraîchissante, un univers particulier, dépaysant. Mais d’un point de vue plus égocentrique, l’inspiration que procurent ces blogs peut consister en la preuve par l’image que l’excentricité vestimentaire, la créativité manuelle, le port de pièces anciennes, le décalage humoristique, etc, sont acceptables. Pouvoir être témoin d’une individualité qui s’affirme donne envie de s’affirmer soi-même en tant qu’individu, non pas de copier une personnalité, mais s’inspirer de sa démarche pour fonder sa propre création, la création de soi.

Je suis convaincue que le mythe de la création ex nihilo et de l’artiste génial isolé est tout à fait dépassé dans les représentations de notre époque. D’une part, les démarches créatives « moindres » ont reçu leurs lettres de noblesse, l’individu se définit désormais par son jardin secret ou son violon d’Ingres, et d’autre part, Internet est utilisé comme d’immenses archives multimédia qui permettent aux artistes de se faire connaître et à ceux qui le découvrent de changer leur vie, de façon plus ou moins minime. Le fondement de l’art aujourd’hui, c’est la composition d’éléments disparates : références, idées piquées ailleurs pour être transformées, musées personnels dans les dossiers « Mes Documents »… Lorsque je regarde mes favoris et que je pense à tous ces gens que j’ai l’impression de connaître sans qu’ils aient conscience de mon existence, j’aime imaginer qu’eux aussi « lurkent » un certain nombre de personnes, qu’eux aussi sont dans cette situation d’anonymat et qu’eux aussi ont ces minuscules modèles qui les aident à avancer, que ce soit par admiration, émulation ou compétition.

Alors, est-ce que j’ai acheté la blouse pour ressembler à Harriett de Bright Young Twins ? Est-ce que la mode est un désir mimétique à la René Girard, c’est-à-dire en gros tuer et prendre la place de la personne qu’on admire ? Il ne faudrait pas exagérer. C’est une influence, non pas pour acheter puisque je n’ai pas pensé aux blogs quand j’ai eu la pièce entre les mains, simplement au travail de dentelle, à tous ces points de surfils faits main, à la qualité de la mousseline, et à la bizarrerie de la trouvaille, mais une influence pour donner un sens à cette blouse venue d’un autre temps qui trône au beau milieu de ma chambre. Si Harriett de Bright Young Twins est époustouflante en portant ce genre de vêtements, je ne vois pas quelle honte il pourrait y avoir à en porter. Certes, je ne suis pas elle, mais elle est comme moi : une quidam. Si quelqu’un l’a déjà fait, pourquoi pas le reste du monde ? Et l’objet paraît un peu moins bizarre.

Alors que signifie la volonté de se rendre digne d’une personne qu’on connaît ni d’Eve ni d’Adam ? La même chose bien sûr pour tous ces écrivains et personnages fictifs auxquels je pense à chaque fois que je dois prendre une décision.  Se tenir à la hauteur de ce qui est admiré, c’est rendre son existence supportable et même signifiante, valorisée, pleine du sens attribué en fonction de sa relation avec toutes ces constellations qui constituent l’univers mental… Etre à la bonne place pour soi, voilà à quoi rime la volonté de se rendre digne d’une mémoire et digne d’une idée.

Même si ces héros ou l’image que je m’en fais peuvent être parfois écrasants dans la vie de tous les jours, encore plus lorsqu’il s’agit de création (essayez d’écrire un roman lorsque Zola, Mallarmé, Baudelaire, Césaire, Virginia Woolf, Roland Barthes et consorts sont en train de lire par-dessus votre épaule), cette dynamique de dignité me semble très importante pour progresser. Mais encore, progresser et pour quoi faire, croyez-vous encore au progrès, jeune fille ? Mais encore, progresser vers où et au nom de quels critères ? Mais encore, et à quoi bon faire de sa vie une oeuvre d’art, n’y a-t-il pas de rêve plus adolescent ? Et toutes les objections tout à fait recevables, mais lorsque la rencontre avec cette multiplicité de modèles donne l’image, le patchwork à faire d’un soi non pas idéal mais d’un soi désirable, d’un soi beau, vivable, cohérent dans ses paradoxes, l’équilibre enfin l’adéquation entre soi et soi, pourquoi s’encombrer de ces objections, et pourquoi s’encombrer d’idoles trop pesantes ? Car chacun se voit libéré de toutes ces sornettes, n’est-ce pas ?

Enfin, se rendre digne de peut peut-être s’appliquer à ses propres vêtements. Je réfléchis depuis le début de ce blog à la notion de costume et en quoi changer l’apparence de l’être c’est changer l’être, mais je lis çà et là que cette opinion est irrecevable et délétère, que c’est avec ce genre de pensées qu’on créé des compulsions, des stratégies d’évitement et des pis-allers à toutes sortes de dépressions. Alors il faudrait travailler à sa brillance intérieure, à son bonheur personnel avant de composer-décomposer sa garde-robe. Sans doute. Et si on rit de bon coeur, peut-être faudrait-il d’abord se hisser à la dignité de ces vêtements que l’on investit d’un pouvoir particulier, celui de nous transformer. En cela, s’inspirer de la relation de l’athlète à son maillot, du comédien à son costume, de la fonction à son uniforme. Est-on vraiment le même en survêtement et en tenue de soirée ? Certains, peut-être, s’ils agissent scrupuleusement de la même façon, parlent et marchent sans aucun changement, mais qui en est capable ?

L’élégance, n’est-ce pas précisément se rendre toujours digne de ce qu’on porte – et ce quel que soit le vêtement ?

Hypocrisie de la banalité

Ce mois-ci n’a pas été très prolixe en articles : je faisais des expériences.

Depuis que je suis à Lyon, j’étudie au jour-le-jour l’impact de mes nouvelles contraintes matérielles sur la façon dont je m’habille. Une formule un peu pompeuse pour dire qu’il y a simplement des différences à constater.

Un certain nombre de conclusions commencent à apparaître :

  1. Un miroir en pied – les premières semaines, je n’avais pas de miroir dans ma chambre, qu’une glace pour le visage, le grand miroir se trouvant dans le tout petit vestibule de l’appartement. Trop difficile de voir ce que rendent des combinaisons un peu audacieuses, je me contente d’ensembles déjà étrennés depuis longtemps dont je sais qu’il rendent presque toujours bien. Puis j’ai trouvé une porte d’armoire à glaces à Emmaüs, et petit à petit, j’ai recommencé à oser davantage, avec l’impression de pouvoir plus facilement contrôler ma tenue.
  2. Une heure à soi – plusieurs jours dans la semaine, je devais me lever à 6h30, chose qui m’arrivait rarement avant, lorsque le transport ne dépendait pas de moi. Impossible bien sûr, de se réveiller une heure avant pour composer une tenue avec lucidité. Même pas le temps à vrai dire de geindre « j’ai rien à me mettre » devant la penderie, quand on a 1/2h pour se préparer, on prend ce qui vient. Souvent un pantalon et un T-shirt. L’éclate, quoi. Mais quand je commence plus tard, que je peux me réveiller à mon rythme, évidemment que s’habiller retrouve un côté ludique, lorsqu’il faut composer avec l’universelle lamentation « j’ai rien à me mettre ».
  3. L’obligation de faire tourner toute sa penderie – la lessive en laverie pousse à un certain nombre d’extrémités, où enfin apparaissent les pièces vraiment inutiles et les pièces tout à fait mettables. Je ne sais pas ce qui me fait tant redouter de mettre certains vêtements, puisque quand j’y suis obligée, je vois bien que ce n’est pas si mal. Reste la question du réemploi des pièces dites vraiment inutiles… A voir un autre jour.
  4. L’excentricité ou la banalité – sur quoi portaient mes expériences de ce mois-ci. Développons un peu.

L’autre jour, Marie la Chic fille publiait cet article, sur le fait de s’en foutre de comment on s’habille. Bien entendu, je résume très grossièrement, l’important était qu’elle restituait deux expériences d’un lâcher-prise réussi, celui de son pote Karim et le sien, où d’un coup on s’habille moins bien, ou du moins on fait plus attention. Elle conclut là-dessus :

Y a juste un truc que j’ai fait plus quand je portais la doudoune et les trucs moitié beaux, c’est sourire. J’ai beaucoup souri. Beaucoup.

Ces dernières semaines, lorsque le temps s’est réchauffé, j’ai un peu vécu la même chose. C’est-à-dire qu’après un hiver rigoureux à porter mon manteau long noir cintré à la taille, avec des boutons vieil argent anciens, de grands revers, une toque en fourrure et des bottines modernes mais avec un design un peu dickensien, il a fallu trouver autre chose. Un manteau moins chaud, un chapeau moins chaud, les bottines, bon, on peut les garder mais quand même… Mon manteau de mi-saison, celui que j’ai ici du moins, car en déménageant bien sûr on ne peut pas tout emmener, mon manteau de mi-saison donc n’est pas une pièce spectaculaire. Gris, au genou, simple et beau, c’est une pièce honnête mais presque anodine. Le manteau d’hiver, il rend tout théâtral, teinte un pauvre pantalon et un pull d’une grâce presque aristocratique. Le manteau de mi-saison affadirait jusqu’à une veste de brocard. Bref, pendant un moment de toute façon, moi aussi je m’en suis foutue de comment je m’habillais.

Se lever et mettre ce qu’il y a, c’est ça s’en foutre de s’habiller, pensais-je. Et moi aussi, débarrassée de mes chapeaux, de mon rouge, à l’aise dans ma petite silhouette grise, je souriais beaucoup plus. Je n’étais plus à scruter la mine des passants en se demandant ce qu’ils pensaient : je savais qu’ils ne pensaient rien, que je n’étais plus qu’un visage et qu’un sourire. Et quand je me voyais dans les vitres, on ne me distinguait pas vraiment de mes voisines. C’était un sentiment de liberté, de libération plutôt, avec des douceurs d’endormissement. J’avais lâché prise sur un truc.

Puis petit à petit, je me suis lassée. Je ne sais pas si ce sentiment était là depuis le début, mais ces tenues n’étaient plus de la liberté, c’était de la censure. Et ce sentiment lénifiant, c’était celui de se sentir comme son prochain, le passant anonyme et invisible. Je faisais partie de ces gens qui me dépriment, ou plutôt qui me rendent indifférente. Or, l’indifférence n’est pas trop un type de relation que j’ai envie d’avoir avec moi-même. Alors, dans ma petite silhouette grise, j’ai commencé à faire la gueule, comme tout le monde.

Je ne sais pas exactement comment c’est revenu, peut-être à force de compositions sur Tumblr, de photos de paysages verts, de cottages perdus où je me retirerai un jour, et du souvenir de Beatrix Potter, je me suis souvenu qu’il y avait de ces figures de femmes qui imposent leur vue au monde. Et ça, en 2012, ça passe aussi par le vêtement. Après tout, l’héroïsme comme tendance, n’est-ce pas ? Ressortons les capes, les collants de couleur, les robes, les ensembles hasardeux et nouveaux, les chapeaux à plumes, le rouge à lèvres. Je pensais que j’allais de nouveau m’écrouler à faire parler les autres dans ma tête, dans un genre de délire paranoïaque. Ben non. Je riais de ma connerie quand une vieille me dévisageait, quand quelqu’un faisait un commentaire sur ma tenue. Je faisais sourire les gens, et ça me faisais sourire, et je faisais sourire les gens parce que je souriais. Protégée par mon costume, je pouvais retrouver l’extraordinaire dans la ville. Parce que j’ai remarqué cette chose étrange : les tenues excentriques se remarquent bien mieux quand on pense en faire partie. D’un coup, les gens ont l’air plus beaux, plus courageux, plus intéressants. C’est drôle.

Après cela, le fait de s’en foutre de comment on s’habille, c’est une arnaque, dans mon système en tout cas. Une hypocrisie : le masque de celui qui n’a pas de masque. Le sweat gris et le jean bleu, on le choisit, on choisit même de ne pas le choisir, comme on choisit de « s’en foutre ». « S’en foutre », c’est juste adhérer à d’autres codes que celui qui ne s’en fout pas, les codes du sweat gris et du jean bleu. Après observation, la banalité a toujours quelque chose d’affecté, non ? Qui peut encore être vraiment banal, de nos jours ? Parce que la banalité ce n’est jamais l’adéquation du vêtement et de l’être, au contraire, c’est parfois signifier que l’originalité de l’être n’est pas à chercher dans le vêtement, que le vêtement c’est une fonction pratique et une fonction d’intégration à un groupe. Mais ça, c’est encore un discours sur le vêtement, n’est-ce pas ?

Cette question de la banalité vestimentaire est vraiment passionnante, il faudra y revenir.