Le 27 juin 1920

Dans le Journal de la Femme de France, on pouvait trouver… (plus de détails en cliquant sur les images)

Source : Gallica !

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Le bleu des capes, l’or des broderies

Vous souvenez-vous de cet objet ? C’est le retourneur de temps d’Hermione Granger, dans le Prisonnier d’Azkaban, le sablier magique qu’elle utilise pour dédoubler ses heures et assister en même temps au cours de runes et de divination. A peu de choses près.

Si j’avais un artefact semblable, il y a plein de trucs que je ferais en même temps que mes cours de langue française classique ou d’histoire de l’anthropologie biologique. Bien sûr, il y a cette vague idée de ce qu’on ferait si le temps était extensible : finir son roman, voir des films, lire toute la littérature… Mais depuis quelques temps, c’est cette marotte : la broderie. D’une part, la broderie dans l’absolu, parce qu’un vêtement brodé gagne en général trente points de charisme, et d’autre part un projet particulier de broderie pour brodeuse avancée, ce que, bien sûr, je ne suis pas.

Il y a un bout de temps déjà, j’ai reçu cette cape. Certains vêtements sont normalement faits pour plaire, mais bizarrement, lorsque ce n’est plus sur une jeune asiatique dans un parc avec un filtre photoshop, ce n’est plus la même chose. (D’autant que je remarque ce soir que le produit fini est au moins dix centimètres plus court que sur la photo.) Il faut imaginer un bleu roi presque électrique, un belle couleur en soi, avec des boutons de marine en plastique argenté qui crient le produit neuf.

Plus encore qu’une veste en brocard jaune et blanc, plus même qu’une vieille fraise en linge bis, le produit neuf fait costume, au mauvais sens du terme. Il est incongru non parce qu’il vient d’une autre époque ou d’un autre récit, mais parce qu’il n’a jamais vécu. Un costume qui n’ait pas l’air d’un vêtement : c’est ce que les décorateurs de films historiques veulent éviter à tout prix, c’est ce qu’ils cherchent à estomper en teignant, tachant, feignant les rapiéçages.  Plus encore que les décorateurs de films historiques, ce sont les décorateurs de mondes imaginaires qui craignent cet effet. Les brigands aux haillons propres des péplums des années 80 sont là pour en témoigner, il est moins facile d’y croire lorsqu’il n’y a pas de crasse sur l’étoffe. Quelque part, j’avais entendu que Star Wars avait changé l’image de la science-fiction parce que tout y semblait déjà usé, réparé plusieurs fois. N’exagérons rien, il doit y avoir des précédents. Mais cette idée était aussi présente dans le making-of du Seigneur des Anneaux ; la femme qui commentait le costume d’Aragorn était formelle : il fallait penser qu’il l’avait raccommodé lui-même.

Ces boutons de plastique argenté, cette couleur sortie du tube, tout cela font un mauvais costume d’un vêtement. C’est trop dommage, parce que c’est un cadeau, une pièce de mi-saison, et un objet fabriqué de façon artisanale (comprendre : acheté sur Etsy).

Comment vieillir un vêtement neuf ? Puisqu’il fait trop neuf, on n’ose pas le porter, bien sûr, et par conséquent il ne vieillit pas. Il faut donc trouver des artifices et inventer une vie antérieure à cette pièce, la mettre en intrigue, pour utiliser un terme pompeux. Plusieurs manières pour y parvenir :

  1. La teinture. Parfait pour les fibres naturelles, un petit coup de thé, de pelure d’oignons, de haricots rouges, ou même une bonne barquette de dylon et on n’en parle plus. Mais : pas de dylon, j’ai peur de la réaction de la fibre mélangée. Il manquerait plus que je me retrouve avec une cape orange. Je pourrais essayer la teinture naturelle mais je doute de l’efficacité sur des fibres synthétiques et j’ai vaguement peur de l’effet sur la texture de l’étoffe.
  2. Changer les boutons. Il faudra bien y arriver, mais plusieurs contraintes à considérer. Il y en a quatorze, et à moins de tomber sur un lot d’invendus de mercerie, il semble possible de troquer seulement du neuf pour du neuf.
  3. Orner. Déplacer la focale du neuf vers le détail. Ca peut comprendre le fait de tacher, vieillir artificiellement en râpant, usant, etc. Ou bien, ça peut être de la broderie.

De la broderie ! Quelle délicieuse idée ! Même si, de toute évidence, les trois solutions pourront être liées à ce projet : teindre, changer les boutons, et broder. En commençant par le dernier.

Plusieurs options. Il y a d’abord celle du motif d’entrelacs type baroque, le genre qui tache bien, impossible à réaliser donc d’autant plus agréable à rêver.

Voilà le genre de motifs qu’on pouvait trouver en 1545 et en 1588. Pas si ringard, au vu de la Fashion Week italienne. A ma très grande surprise, et à mon immense bonheur, Dolce & Gabbana a proposé une collection digne des Borgia :

Tout à fait dans la tendance identifiée quelques articles plus tôt, non ? Mais il ne faut pas rêver, bien sûr. Je n’arrive même pas à un passé plat correct, il ne faudrait pas songer maîtriser toutes les techniques présentes sur ces modèles, et suggérées par les dessins. Mais ce style aurait du chien, pour sûr, et permettait de réaliser des boutons brodés pas piqués des vers.

Cependant, j’avais une autre piste pour cette cape, et pour les boutons aussi. C’est un beau bleu, un bleu de nuit claire, et en songeant aux traits de fils sur cette couleur, j’ai eu cette image en tête.

La touche de Van Gogh, finalement, c’est un peu comme le passé empiétant : c’est peindre par fils. Ce motif d’étoiles rondes se retrouve trente ans après la Nuit étoilée, sur les robes et les manteaux des élégantes du début des années vingt.

Ici pour un patron de robe, dans la Femme de France de février 1920. Les fils sont tendus comme des rayons puis un fil est passé en dessous et au dessus des autres, de façon concentrique, pour former le foyer de l’étoile. Très facile à faire : j’ai utilisé la méthode pour une robe type Gunne Sax.

Et un manteau de la créatrice oubliée Mme Germaine, trouvé dans un numéro de 1921 des Modes de Paris, dont le point volontairement naïf et faussement grossier rappelle un peu la touche du peintre.

Il faudrait quelque chose entre les deux, et surtout pas une reproduction prétendument fidèle du chef-d’œuvre de Van Gogh. Quelque chose à faire lorsque j’aurai reçu mon retourneur de temps.

Pourquoi tout le monde est mince dans le milieu de la mode, ou : le Triomphe de la Ligne

Prada Prêt-à-prter Printemps-Été 2012

Il y a longtemps, j’ai lu sur le blog de Garance Doré une réponse très pragmatique à cette question. Elle disait que c’était pour pouvoir rentrer dans les tailles 34 des collections livrées aux rédactions de magazine, en cas de grande occasion où la blogueuse/rédactrice/photographe/chroniqueuse/styliste n’a rien à se mettre. Mais il reste toujours à expliquer cela : pourquoi le spécimen envoyé par les couturiers est-il en taille 34 ? Pourquoi les mannequins répondent en majorité à un corps standard, plus haut que large, élancé, longiligne ?

Ceux qui font de la couture pensent à une autre réponse évidemment pragmatique : les tissus sont précieux, et on en utilise moins lorsqu’on habille quelqu’un qui est mince. Mais s’il s’agit d’économie seulement, pourquoi les mannequins mesurent-elles plus d’1m70 ? Dans une des émissions qu’Arte avait réalisées sur la Fashion week, je me souviens du Jour d’Avant de chez Jean-Paul Gaultier, où une robe de perles avait dû être rallongée en raison de la haute stature du mannequin qui la portait. C’était assez amusant d’entendre la petite dame couturière d’art qui allait devoir se charger de la modification confier à la caméra d’un air mi-figue mi-raisin : « Et bah elle est grande, la dame. »

Jean-Paul Gaultier, Haute Couture, Automne-Hiver 2009

L’élongation n’est donc pas un vecteur d’économie de moyens. Non, je crois que la minceur-maigreur dans la mode a une autre origine, certes tout aussi pragmatique, mais aussi conceptuelle. Elle est due pour ainsi dire à la conception au sens fabrication, processus, de la mode des créateurs. Je peux me tromper mais la minceur du mannequin, et par conséquent de celle qui veut paraître adaptée au vêtement qu’elle a vu sur les podiums, cette minceur donc, c’est une transcription dans la réalité de l’impossible vision du créateur, c’est-à-dire la ligne.

La ligne, c’est le lieu commun du dessin de mode. Il ne représente pas le vêtement à venir, il l’évoque. Plus proche de l’idée que du patron, le croquis est un ensemble de lignes esquissées sur le vif, pour commencer à y voir clair. Dessin schématique, il fait souvent l’économie de ce qui porte au profit de ce qui est porté. Sous le costume, le mannequin est une ligne, une présence ténue parce qu’il faut bien qu’il justifie encore un peu la présence du vêtement, mais quelque chose qui n’a pas de caractère, parce qu’il n’est pas encore là. Le vêtement est conçu pour une personne à venir, s’il n’est pas pensé comme suffisant en soi, comme un bel objet, comme un signe, si on veut se la jouer barthésienne.

Christian Lacroix - extrait du livre .Christian Lacroix, costumier.

Idem

Il me semble que c’est le procédé le plus répandu, ne serait-ce que pour des raisons pratiques : le créateur dessine, les artisans réalisent d’après ce dessin. Les formes et les proportions doivent donc, au niveau secondaire, tenter de rencontrer le modèle, même schématique, même irréaliste. C’est en conformant le vêtement au dessin que le corps féminin a le plus changé ces derniers siècles. De stylisation artistique à prouesse technique, la ligne qui doit habiter le vêtement a voulu imiter les exagération, les petits écarts de la réalité, pour correspondre à ce que la vision avait de génial : épaules immenses des années 1990, hanches marquées du New Look des années 1940, etc.

Je prends un exemple. Je surfais aujourd’hui sur Gallica. J’ai toujours bien aimé la mode des années 1920, pour son côté joyeux, pour la diversité des spécimens dans une allure somme toute stéréotypée, toujours la même et pourtant jamais les mêmes robes. Mais à cause de mes cheveux longs et de mon incapacité à les coiffer correctement, j’ai toujours eu l’air ridicule avec des robes inspirées de cette époque. Maintenant que j’ai la nuque dégagée, je cherche quelques petites choses à me coudre, et je vais donc farfouiller dans les sources de l’époque, des magazines aux noms un peu glaçants comme la femme de France ou les Dimanches de la femme, supplément du périodique dont j’avais déjà parlé dans un autre article. Les fonds du premier titre vont de 1915 à 1938. Je n’ai vraiment pas tout regardé, je me suis seulement concentrée sur la toute fin des années 1910 et le tout début des années 1920. Disons de 1919 à 1922.

la Femme de France - 27 juin 1920

Ces magazines contiennent presque exclusivement des dessins et des descriptions textuelles des tenues qu’ils présentent. La femme de France, et pour l’instant c’est le seul endroit où je l’ai vu, joint parfois des photographies d’élégantes prises aux courses, comme j’avais montré il y a quelques temps. Certes, le dessin est stylisé, il idéalise et compose avec la réalité, mais en proportion il est déjà beaucoup plus proche de ces modèles. Sur les photos, les femmes du début des années 1920 sont bien plus petites, et donc ont l’air un peu plus replètes. Mais à vrai dire, le rendu vivant est tout à fait fidèle : plein blanc des coudes, rondeur de la jupe sur la hanche.

Deauville - été 1920

Si je me suis concentrée sur le début des années 1920, c’est pour cela : le dessin est encore tributaire de la gravure de mode du tout début du XXème siècle, où il semble tout à fait impératif de faire faire ses vêtements sur mesure, de les commander, de les adapter à sa morphologie. Dans la représentation de la robe, la femme a un visage, souvent joyeux, elle a des formes, une épaisseur. Plus qu’une façon de s’habiller, ce qui change dans les années 20 c’est une façon de dessiner.

la Mode du Jour - 1925

De cette silhouette tubulaire, qui n’est que dessin, découle la contrainte mise à jour, celle du corset de hanches, qui avait déjà ébranlé l’idée que je me faisais de cette décennie. Pour que le vêtement nous aille aussi bien que sur le dessin, il faut effacer les hanches, effacer la poitrine, bien plus que cinq ans seulement auparavant. C’est donc en fonction du dessin que cela va ou non, d’où la gambette longiligne du podium contemporain, telle qu’on la voit, simple trait, dans les croquis de Christian Lacroix.

Si j’aime bien le style 1919-1922, c’est parce que j’ai l’impression qu’il correspond mieux à ma morphologie naturelle. Plus, en tout cas, que les coupes actuelles, chemises boutonnées jusqu’en haut, robes droites, cols claudine. C’est qu’une question de goût. Qu’une question de ligne.

Aristocrates anglais et gangsters fortunés

Il est temps de faire un petit bilan, puisque nous en sommes déjà à la moitié. Depuis la rentrée, tous mes lundi sont comme il se doit consacrés au visionnage de séries, deux en l’occurrence depuis septembre : Downton Abbey et Boardwalk Empire.

Les deux ont finalement beaucoup de points communs : toutes jeunes puisqu’il s’agit de la deuxième saison seulement, period drama toutes deux, fiction en costumes et reconstitution historique, l’une à la fin des années 1910, l’autre au début des années 1920. L’une en Angleterre, près de Londres, et l’autre sur la côte Est des Etats-Unis, au Sud de New-York. Les deux traitent du passage d’un monde à l’autre. Pour Downton Abbey, la Première Guerre Mondiale qui vient de s’achever poursuit la transformation amorcée dans la saison 1, c’est-à-dire la confrontation des valeurs d’une vieille Angleterre à un climat d’émancipation et de libération des moeurs. Pour Boardwalk Empire, il s’agit d’observer les changements de la société produits pas le Volstead Act promulgué en 1920 qui interdit la vente et la consommation d’alcool aux Etats-Unis.

Si je me suis mise à regarder ces séries, c’est d’abord pour leur attrait visuel. Les costumes sont absolument magnifiques, la mise en scène plutôt esthétisante, et bien sûr le mythe de la grande saga télé n’est pas un répulsif pour moi, tant que ce n’est pas diffusé sur France 2 ou TF1. Les Français n’ont pas encore trouvé leur style.

Un lieu commun que de louer le talent des Américains pour la série depuis The Wire, Six Feet Under et Rome, mais force est de constater que cette domination semble calmer les ardeurs des émules étrangers. Toutes les séries anglaises que j’ai pu voir ces derniers temps (les adaptation d’Austen par la BBC, Skins, Misfits, Black Books…) semblent souffrir d’un même complexe d’infériorité. La situation financière y est sans aucun doute pour quelque chose, mais les Anglais semblent préférer s’en tenir à des sujets restreint, évoquer la société par métonymie, une partie pour le tout, plutôt que de se lancer dans d’immenses fresques sur une époque ou sur la nature humaine.

Downton Abbey et Boardwalk Empire illustrent bien ce rapport de force, par leurs parti-pris de narration. Dans Downton Abbey, la famille Crawley et leurs domestiques sont la pierre de touche de cette société nouvelle qui émerge, ce qui donne une répartition des rôles finalement assez stéréotypée : le père de famille bon et droit, la mère américaine, le majordome rigoureux et dévoué, l’homosexuel voleur et crevé de ressentiment, la fille cadette n’ayant pas encore trouvé sa place, la benjamine militante, le militant pour l’indépendance de l’Irlande… Toute l’Angleterre se donne rendez-vous à Downton Abbey à travers tous ces personnages emblématiques d’une société en pleine réorganisation. Dans la première saison, cet essentialisme était plutôt discret : les personnages se découvraient peu à peu, chacun dévoilant au fil des épisodes un secret honteux ou glorieux.

Les situations évoquaient déjà une tradition du mélodrame : obstacles incessants, rebondissements inattendus, suspense à propos d’un mariage, ce qui pourrait en faire une sorte de Pride and Prejudice de la Belle Epoque. Après six épisodes pour la deuxième saison, il semble que la série ait du mal à se renouveler ou tout simplement à évoluer. Le scénario se retrouve comme ses personnages : tiraillé entre des valeurs d’un autre temps et la modernité. Et comme ses personnages, le scénario choisit de conserver, le plus longtemps possible, les choses comme elles sont.

Les couples impossibles restent impossibles, et il pourrait être intéressant de remarquer comme le sexe est systématiquement ou interdit ou puni. Emblématique d’une époque, cohérent avec ce que nous croyons savoir de l’esprit Anglais ? Ce serait sans doute trop simple. Pour éviter des chemins qui semblent insupportables aux scénaristes (le créateur de la série, Julian Fellowes, scénariste et producteur de Gosford Park, n’esr pas connu pour son esprit débridé), ils empruntent des routes déjà balisées, sans la distance ou l’ironie que nous trouvons si anglaises. Ainsi, sans ciller, toutes les ficelles éculées du mélodrame sont tirées une à une : retour d’un personnage qu’on croyait mort, mort inattendue d’autres, tous les obstacles à l’union amoureuse imaginables : mauvaise synchronisation, amour-propre, haine injustifiée d’un tiers, promesses à un tiers, différence de statut, prison, procès, etc etc. Cet immobilisme des personnages (les méchants le sont parce qu’ils sont foncièrement méchants, les bons sont naturellement bons, les plus complexes servent de caution comique – la Comtesse douairière jouée par l’excellent Maggie Smith – ou de faire-valoir à la grandeur d’âme d’autres – O’Brien) mène à un immobilisme de l’intrigue malgré les péripéties qui emplissent les épisodes. Sans doute, beaucoup de choses se sont passées, mais rien n’a pour ainsi dire avancé, rien n’a pour le moment irrémédiablement changé, dans les rapports de force et les mentalités.

La série reste où elle a commencé, c’est-à-dire sans véritable propos politique, peut-être une nostalgie (voir cet article de Séries Telling) qui passe par l’esthétique d’une mise en scène très classique, focalisée avant tout sur la mise en image d’un dialogue, ce qui rappelle encore le bon Pride and Prejudice. Pour cette époque où tout est censé changer, finalement peu de choses ont changé depuis le premier épisode, où l’héritier de Downton disparaît dans le naufrage du Titanic. Le choix d’un quasi huis clos et d’une perspective qui a peur de dépasser l’étude de moeurs par les relations sentimentales d’un certain nombre de personnage cantonne la série à une peinture réduite. Pour des thèmes qui mériteraient de grandes fresques historico-symboliques, les Anglais ne nous livrent qu’une petite scène de genre, pour le moment peu signifiante.

Pour Boardwalk Empire en revanche, pas besoin d’attendre la fin de la saison pour saisir l’immensité des enjeux à l’oeuvre dans chaque épisode. L’époque n’est pas regardée avec nostalgie, n’est pas non plus dénoncée pour ce qu’elle est : une ère de corruption et de violence, mais elle est analysée avec intelligence par une intrigue moderne, une mise en scène d’auteur et une complexité thématique vertigineuse.

Alors que « Downton Abbey » désigne un lieu unique et clairement identifié, clos, par son nom (la demeure des Crowley), « Boardwalk Empire » désigne un espace qui relève davantage du symbole, ou du moins qui révèle une volonté de grandeur. « Boardwalk » désigne bien sûr la promenade le long de la mer, à Atlantic City, mais évoque aussi une limite (board – walk), une pratique suspecte, et c’est déjà le thème de la transgression qui paraît. « Empire », lui, ouvre la perspective : on ne parle pas seulement d’Atlantic City mais de tout ce qui gravite autour, de tout l’empire de l’alcool.

Cette première moitié de deuxième saison me rend vraiment enthousiaste. J’étais un peu décontenancée tout d’abord, parce qu’il ne s’agit plus seulement d’une histoire de gangsters, il s’agit d’une histoire humaine, d’une histoire sociale, d’une histoire politique, d’une histoire philosophique et éthique. Les nombreux personnages permettent, à chaque épisode, une focalisation nouvelle. L’épisode 6, par exemple, est organisé autour de l’idée de la confession, de la sincérité et de la culpabilité, sur le mode d’une prise de conscience, d’un aveuglement ou d’un compromis cynique. Plus tôt dans la saison, un épisode était aussi plutôt focalisé sur la vie de famille de tous ces hommes, du contraste entre la violence qu’ils vivent et déclenchent et d’un semblant de foyer paisible et imperturbable que tous se construisent, avec chacun leurs propres fissures. Le tout avec des effusions de sang, de superbes costumes et décors, le quota de nudité requis par HBO et des dialogues toujours excellents. Je n’ai pas souvent l’impression que le côté Comédie humaine prenne le pas sur l’intrigue de la série, les deux sont indissociables et très intelligemment imbriqués.

Et enfin, c’est plaisant à regarder : les plans sont très composés, mais il s’agit d’un autre esthétisme que celui de Downton Abbey. De façon bien plus explicite, les images, les cadrages, le montage sont signifiants, disent autant voire plus que le dialogue ou le jeu des acteurs. En témoigne ce passage du générique sur lequel je n’ai pas fini de m’interroger : lorsque l’eau de mer qui a inondé les belles chaussures de Nucky Thompson se retire, l’image est passée à l’envers, ce qui fait que les chaussures sont comme neuves, comme si rien ne s’était passé. Dans un autre registre, les effets de montage souvent liés à Nelson Van Alden sont dignes du Dracula de Coppola, en jouant très ironiquement sur l’attente du spectateur. Personnage qui paraissait stéréotypé au début de la saison 1, mais qui a tellement évolué au contact de « Sodome sur mer », comme absolument tous les autres, vraisemblables, contradictoires mais pas incohérents, avec l’illusion d’un champ d’action propre. Ce sont eux qui font évoluer l’intrigue, ils ne la subissent pas comme les coups répétés d’une Providence qui a besoin d’un rebondissement toutes les douze minutes.

L’ambition de cette série aurait pu relever de l’excès d’orgueil, si l’ensemble avait été raté. Il est bien facile d’applaudir, avec la meute, une brillante réussite, mais une chose reste tout de même à déplorer. En ajoutant à leur palmarès une excellente série de plus, énorme car traitant d’absolument tous les sujets qui nous préoccupent (la morale, le racisme, la politique, le cynisme, le capitalisme, l’individualisme…), les chaînes américaines font monter la pression sur les épaules de leurs éventuels émules outre-Atlantique. Le parti-pris mal négocié de l’intimité en Angleterre ou l’inspiration manquant de distance qui sonne faux en France (j’aurais à reparler de Maison Close, par exemple) semblent annoncer de beaux jours à cette domination américaine sur cette forme récente. Désormais, le film de 2h30 est un roman, la série est une somme, une cosmologie.

Une telle forme s’adapte merveilleusement à l’épopée, heureusement que HBO fait ce pari, je pense tout spécialement à Game of Thrones. Nous manquons de beaux exemples de Fantasy intelligente. En France, l’histoire donne un terrain à peu près inépuisable pour ce genre d’expériences, et il serait plus que temps de réactualiser les Rois Maudits avec quelque chose d’amusant.

Qui ne serait ni un film de guerre ni une biographie. Qui ne se passerait pas qu’à Paris. Etc. Etc.