Les motifs du quotidien

L’inspiration est une notion incontournable de l’Internet que je fréquente. Comme si les blogueurs avaient peur de manquer d’air, ils cherchent partout de quoi s’inspirer. Des blogueuses mode peuvent compiler des photographies pour faire découvrir un artiste dont elles aiment le travail, elles peuvent comparer leur tenue avec leurs sources historico-culturelles, elles peuvent parler des endroits qu’elles aiment ou des gens qu’elles rencontrent. Des blogueuses vintage peuvent poster des scans de magazines anciens, des blogueuses de Do it Yourself peuvent donner des conseils pour rester toujours inspiré. Les mêmes unités se retrouvent, dans le désordre, sur les réseaux comme Tumblr ou Pinterest, dont l’intérêt est d’assembler des photos qui, d’une façon ou d’une autre, stimulent la créativité.

L’inspiration telle qu’elle est invoquée aujourd’hui sur Internet, correspond à l’amont d’un processus. Elle est un déclencheur, un catalyseur ou un excitant de quelque chose. Proche du sens littéral, être inspiré, c’est commencer à faire quelque chose, c’est transformer une matière première en énergie. Ces photos, ces conseils, ces listes sont censées mettre une dynamique en marche, un projet. Parfois, les auteurs font part des deux étapes, de l’amont et de l’aval, en montrant les objets qui leur on soufflé l’idée d’une réalisation quelconque. Les robes qui ont poussé à ce tutorial couture, les tableaux qui ont aidé à la composition de ce look, les modèles qui ont ouvert la voie pour changer de vie, même de façon minimale.

L’inspiration comme souffle volé aux dieux est enterrée encore plus profondément. Désormais, l’inspiration est une référence. Elle n’est plus un cadeau inexplicable et transcendant, elle est le produit de la collision d’éléments contingents, identifiables dans le réel. Lorsque certaines parlent de la Nature comme source d’inspiration, il s’agit, plus que de la Nature elle-même, de tel reportage sur les poissons des abysses, de tel livre sur les plantes médicinales, voire même de telle représentation artistique de feuillages, d’animaux et d’insectes. La gigantesque médiathèque fait voyager tous ces signes, digérés et donc recomposés plus ou moins malgré soi. J’entendais quelque part quelqu’un citer Deleuze, selon lequel, apparemment, les gens qui zappaient étaient créateurs d’une oeuvre de composition. L’exercice du regard qui met quelque chose en branle, car il crée des rapprochements uniques selon chaque individu. Le post d’inspiration sur Internet est une façon, aujourd’hui massivement employée, de transmettre ces compositions, de les exprimer telles quelles.

Ces posts sont généralement muets, comme si les auteurs pensaient que les images se suffisent à elles-même pour rendre compte d’une démarche artistique. Est-ce à dire que celle-ci est nécessaire, qu’il n’y a qu’une issue possible à la confrontation d’un autoportrait de Frida Kahlo, d’une photo de fleurs sur Flickr, et d’une robe d’après-midi de 1885 ? Pas forcément. Le post d’inspiration peut être muet parce qu’il ne s’agit pas que de soi, pas que de sa démarche personnelle. Les lecteurs, quels qu’ils soient, sont pris en compte dans leur liberté de consultation. S’ils voient les images, elles le changeront, ne serait-ce que pour une seconde, ne serait-ce que pour une portion infime. Elles le changeront d’une façon imprévisible, puisque l’exercice de son regard recomposera la sélection, lui donnera un nouveau sens.

Je commence à penser que la forme du fragment est presque celle qui est la mieux adaptée à notre présent et à la façon dont nous gérons tout ce qui n’est pas présent, autant temporel que spatial. J’éprouve une sorte de fascination à chacun de ces puzzles énigmatiques et pourtant présentés comme une évidence, cette cartographie de l’intérieur par la référence de plus en plus exhaustive (par Instagram notamment) à notre extérieur. Quelle belle leçon d’immanence, que d’exprimer sa trajectoire personnelle et ce qui nous fait par là où nous sommes, ce que nous voyons, ce que nous touchons, ce avec quoi nous vivons. Et quelle belle idée que de vouloir en faire de l’art, que de décréter le statut artistique et émouvant de tout ce qui, un instant plus tôt, était anodin et absurde.

Les motifs du quotidien ornent notre oeuvre, notre vie. Nous les trions chaque jours sur les critères du beau et du laid, de l’émouvant et du négligeable, et leur collision nous ouvre une voie, nous dit quelque chose.

Le langage des fleurs et des choses muettes !

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Pourquoi le régime estival

Dès Mars et même chez mes copines les plus faussement cool vis-à-vis de leur apparence, l’anticipation de la saison chaude apparaît, et avec elle la volonté de tendre ses formes, d’éviter la mollesse. A plat sur les unes, ce sont les recettes des nouveaux régimes, dans les chambres ce sont les abdos et les pédalos dans l’air.

S’agit-il d’être belle pour la plage ? Belle pour son short, sa petite robe flottante ? A mettre ses vêtements d’été en hiver, il est possible de se trouver belle dans le miroir, même avec les réveillons et les potées d’hiver dans le corps. Si l’été signifie la vie au grand air, quelle crainte peut-il y avoir à croiser des miroirs dans le sable ou dans les prés ? Le regard des autres, peut-être est-ce là la force qui nous anime lorsque l’on sent le besoin de se compresser. Mais selon mon expérience, ce n’est jamais le regard des autres qui façonne une mauvaise image de soi, c’est le regard de soi sur soi, ce regard distancié qui est le vrai autre, bien moins clément qu’une conscience dont on ignore la pensée.

Je ne crois pas que toutes celles qui ont un jour entamé une séance d’abdominaux simplement pour avoir l’air correcte en maillot de bain aient été motivées par l’appréhension d’un regard étranger. Peut-être de façon positive, pour certaines, en imaginant une histoire d’amour à 37° dont ce corps remodelé serait l’incipit. L’appréhension la plus cruelle, il me semble, est celle de son propre jugement. Pour cela, le miroir ne pose pas trop de problème : sans s’en rendre compte, la silhouette se gaine, le ventre s’aplatit, la posture est bonne. Non, ce qu’il faut craindre, ce sont les photos de vacances.

Le régime, le sport… Tout cela, n’est-ce pas pour être à la hauteur de ses propres attentes lorsqu’elle sait qu’elle sera prise sur le vif, sans pouvoir contrôler l’épaisseur de ses lèvres, la cambrure de son dos, l’aplatissement de ses bras contre ses côtes, l’éventuelle ligne noire au-dessus du nombril ? Le miroir ne dure qu’une seconde, il s’oublie dès que la vie reprend le dessus. Une fois dans l’eau, une fois à jouer avec son petit cousin, une fois dans la partie de foot, l’image du miroir s’estompe pour ne plus être qu’un corps qui bouge et qui interagit avec les autres. La vraie violence, c’est la déception du surgissement de cette image étrangère, cette chose grasse et laide qu’une vérité affreuse désigne comme nous, ce corps qui l’instant d’avant était tout à fait vivable, désirable, agréable.

Les magazines de mode ont sans doute bien des torts, et bien sûr il faudrait gérer cette insécurité autrement que par des régimes inefficaces, des séances de sport qui dureront un mois, le tout illustré par une magnifique jeune fille habituée à l’exercice qui sait comment se rendre belle à l’aveugle devant l’objectif.

L’envie de maigrir, de se tendre, de se contracter, est une réaction à cette anticipation à l’idée d’être figée dans une lumière peu flatteuse. Le régime, c’est vouloir correspondre en deux dimensions au corps qu’on a l’impression d’être en trois. En une mot, c’est vouloir supprimer cette surprise désagréable, faire coïncider soi et soi.

J’ai longtemps trouvé ce combat futile, mais maintenant je le trouve à la fois beau et tragique, car bien sûr, l’efficacité des régimes prescrits dans les magazines est douteuse, et la démarche même du régime est souvent inadaptée aux personnes qui n’ont pas de gros problème de poids. Et bien sûr, toujours la même question : qui a tort ? Sont-ce les canons de beauté qui nous imposent cette rigueur anti-hédoniste ? « rondes », « pin-up », « rétro », « burlesque »… Tant de façons contemporaines de légitimer toutes les morphologies, qu’on a du mal à comprendre pourquoi il n’est pas plus facile d’accepter stoïquement son apparence sur les photos.

Les moyens sont à bannir. La fin, en revanche, est assez belle : se considérer comme une matière brute, à sculpter. Vouloir réduire la surprise, c’est bien vouloir devenir soi-même.

Se rendre digne de

Je regardais cette blouse en mousseline, trouvée dans une brocante à deux pas de la Loire, et je me disais « Elle est digne d’Harriett, de The Bright Young Twins ! » Harriett c’est celle avec les cheveux blancs.

Pendant que j’interrogeais des lectrices de blogs de mode, je n’ai pas rencontré grand monde qui me parle de la valeur d’exemple de ces filles, ce qui est plutôt surprenant. Pandora, Solannah de Vixen Vintage, Eleonore Bridge, Timai, Casey, Jane Aldridge, Nancy Zhang, Elsie et Emma de A Beautiful Mess… Toutes, entre autres bien sûr (je devrais aussi ajouter SocietyCottonTail sur Tumblr mais ça bouleverserait la cohérence générique), si je continue à regarder leurs mises à jour presque quotidiennement, c’est bien parce qu’elles « m’inspirent », comme on dit facilement aujourd’hui, et qu’elles me délestent de quelque chose.

En tant que force qui entre dans son corps, l’inspiration donnée par ces filles peut se comprendre par leur forme personnelle de créativité, qui offre un exemple d’altérité rafraîchissante, un univers particulier, dépaysant. Mais d’un point de vue plus égocentrique, l’inspiration que procurent ces blogs peut consister en la preuve par l’image que l’excentricité vestimentaire, la créativité manuelle, le port de pièces anciennes, le décalage humoristique, etc, sont acceptables. Pouvoir être témoin d’une individualité qui s’affirme donne envie de s’affirmer soi-même en tant qu’individu, non pas de copier une personnalité, mais s’inspirer de sa démarche pour fonder sa propre création, la création de soi.

Je suis convaincue que le mythe de la création ex nihilo et de l’artiste génial isolé est tout à fait dépassé dans les représentations de notre époque. D’une part, les démarches créatives « moindres » ont reçu leurs lettres de noblesse, l’individu se définit désormais par son jardin secret ou son violon d’Ingres, et d’autre part, Internet est utilisé comme d’immenses archives multimédia qui permettent aux artistes de se faire connaître et à ceux qui le découvrent de changer leur vie, de façon plus ou moins minime. Le fondement de l’art aujourd’hui, c’est la composition d’éléments disparates : références, idées piquées ailleurs pour être transformées, musées personnels dans les dossiers « Mes Documents »… Lorsque je regarde mes favoris et que je pense à tous ces gens que j’ai l’impression de connaître sans qu’ils aient conscience de mon existence, j’aime imaginer qu’eux aussi « lurkent » un certain nombre de personnes, qu’eux aussi sont dans cette situation d’anonymat et qu’eux aussi ont ces minuscules modèles qui les aident à avancer, que ce soit par admiration, émulation ou compétition.

Alors, est-ce que j’ai acheté la blouse pour ressembler à Harriett de Bright Young Twins ? Est-ce que la mode est un désir mimétique à la René Girard, c’est-à-dire en gros tuer et prendre la place de la personne qu’on admire ? Il ne faudrait pas exagérer. C’est une influence, non pas pour acheter puisque je n’ai pas pensé aux blogs quand j’ai eu la pièce entre les mains, simplement au travail de dentelle, à tous ces points de surfils faits main, à la qualité de la mousseline, et à la bizarrerie de la trouvaille, mais une influence pour donner un sens à cette blouse venue d’un autre temps qui trône au beau milieu de ma chambre. Si Harriett de Bright Young Twins est époustouflante en portant ce genre de vêtements, je ne vois pas quelle honte il pourrait y avoir à en porter. Certes, je ne suis pas elle, mais elle est comme moi : une quidam. Si quelqu’un l’a déjà fait, pourquoi pas le reste du monde ? Et l’objet paraît un peu moins bizarre.

Alors que signifie la volonté de se rendre digne d’une personne qu’on connaît ni d’Eve ni d’Adam ? La même chose bien sûr pour tous ces écrivains et personnages fictifs auxquels je pense à chaque fois que je dois prendre une décision.  Se tenir à la hauteur de ce qui est admiré, c’est rendre son existence supportable et même signifiante, valorisée, pleine du sens attribué en fonction de sa relation avec toutes ces constellations qui constituent l’univers mental… Etre à la bonne place pour soi, voilà à quoi rime la volonté de se rendre digne d’une mémoire et digne d’une idée.

Même si ces héros ou l’image que je m’en fais peuvent être parfois écrasants dans la vie de tous les jours, encore plus lorsqu’il s’agit de création (essayez d’écrire un roman lorsque Zola, Mallarmé, Baudelaire, Césaire, Virginia Woolf, Roland Barthes et consorts sont en train de lire par-dessus votre épaule), cette dynamique de dignité me semble très importante pour progresser. Mais encore, progresser et pour quoi faire, croyez-vous encore au progrès, jeune fille ? Mais encore, progresser vers où et au nom de quels critères ? Mais encore, et à quoi bon faire de sa vie une oeuvre d’art, n’y a-t-il pas de rêve plus adolescent ? Et toutes les objections tout à fait recevables, mais lorsque la rencontre avec cette multiplicité de modèles donne l’image, le patchwork à faire d’un soi non pas idéal mais d’un soi désirable, d’un soi beau, vivable, cohérent dans ses paradoxes, l’équilibre enfin l’adéquation entre soi et soi, pourquoi s’encombrer de ces objections, et pourquoi s’encombrer d’idoles trop pesantes ? Car chacun se voit libéré de toutes ces sornettes, n’est-ce pas ?

Enfin, se rendre digne de peut peut-être s’appliquer à ses propres vêtements. Je réfléchis depuis le début de ce blog à la notion de costume et en quoi changer l’apparence de l’être c’est changer l’être, mais je lis çà et là que cette opinion est irrecevable et délétère, que c’est avec ce genre de pensées qu’on créé des compulsions, des stratégies d’évitement et des pis-allers à toutes sortes de dépressions. Alors il faudrait travailler à sa brillance intérieure, à son bonheur personnel avant de composer-décomposer sa garde-robe. Sans doute. Et si on rit de bon coeur, peut-être faudrait-il d’abord se hisser à la dignité de ces vêtements que l’on investit d’un pouvoir particulier, celui de nous transformer. En cela, s’inspirer de la relation de l’athlète à son maillot, du comédien à son costume, de la fonction à son uniforme. Est-on vraiment le même en survêtement et en tenue de soirée ? Certains, peut-être, s’ils agissent scrupuleusement de la même façon, parlent et marchent sans aucun changement, mais qui en est capable ?

L’élégance, n’est-ce pas précisément se rendre toujours digne de ce qu’on porte – et ce quel que soit le vêtement ?

Etre baroque

Vous avez vu le dernier défilé Chanel, Resort 2013 ? C’est la collection vacances, qu’ils appellent « Croisière », censée être à la fois décontractée et suprêmement élégante. Il y a quelques années, le thème était vaguement Venise, je me souviens de grandes robes flottantes de mousseline blanche gansée de soie noire.

Cette année, je ne lis pas les magazines féminins, mais je pressens un déchaînement de jeux de mots du genre « Barock » ou des références à la marque de collants ornés, BeBaroque. Chez Chanel pour cet été de luxe, il s’agissait de jouer sur les gammes explorées par Dolce & Gabbana pour l’hiver, sur un mode frais et estival. Le jeu sur les signes, très évident chez Dolce & Gabbana, est ici réduit à quelques formes typiques et surtout à un contexte symbolique : le défilé avait lieu dans les jardins de Versailles.

Le XVIIIème est une sorte de topos pour la haute couture, non ? Il y a quelques temps, une exposition était même consacrée aux réinterprétations de cette époque par les créateurs. C’est bien une des périodes les plus marquantes dans l’histoire du costume européen, le style dit « Marie-Antoinette » des immenses robes à panier, très décolletées, très corsetées, très décorées. C’était aussi les temps des lois somptuaires, qui réservaient certaines matières à une classe très précise de la population, un temps donc où la distinction par la mode était inscrite dans la loi. Doit-on en déduire que toute espèce de nostalgie ou de référence à cette période est par essence réactionnaire ? Si l’on s’en tient au matériau présent, non, c’est même tout le contraire.

Ce que fait Karl Lagerfeld et qui est bien sûr très drôle et très pointu, c’est qu’il reprend certains signes de la période : les jardins, les galons, les épaulettes, les hanches latéralement élargies, la culotte… mais utilise beaucoup un tissu qui a été un certain temps réservé aux classes populaires, le jean. Ajoutons à cela les chaussures à épaisse semelle plate qui rappellent celles dessinées par Vivienne Westwood dans l’Angleterre punk des années 1980, et le contrepoint est parfait. Alors que Dolce & Gabbana s’appuyait sur les héritages de la culture dominante, d’une façon tellement outrancière qu’elle faisait presque « nouveau riche », c’est-à-dire de mauvais goût selon les détenteurs de la lettre du Beau, Chanel joue savamment sur la discordance des traditions convoquées, culture aristocratique et culture populaire, en somme, culture et contre-culture réunies dans un objet émis par l’un des plus grands pontes du goût vestimentaire.

Adieu donc au luxe inquiétant des Liaisons Dangereuses, au cachot les somptuosités sadiennes, c’est un baroque pastel et BCBG, bien plus proche de Marie Antoinette et des Adieux à la Reine qui se joue ici. Une bizarrerie, comme ce short à volants, est contrebalancée par une convention, comme le tweed incontournable de Chanel. Bien sûr, ce qui me parle c’est davantage la bizarrerie que la convention, et l’équilibre des deux rend le défilé à la fois audacieux et inoffensif. Il se dégage de ces vêtements une beauté parfaitement excellente, mais il manque quelque chose, ou peut-être y a-t-il quelque chose en trop.

Baroque vient du portugais barroco, qui désigne une perle irrégulière.  Un trésor de la nature dont la beauté est marquée par l’imperfection, la singularité. Le baroque fonctionne par exagération, on pourrait dire par caricature, et c’est en cela que la collection de Dolce & Gabbana était, d’un point de vue éthique, très proche de ce principe originel. L’interprétation de Chanel se fonde sur la rencontre harmonieuse des contraires, autre principe baroque. Et pourtant, les deux collections laissent un sentiment très différent. A l’hiver les considérations à la fois frivoles et sombres, l’or somptuaire qui côtoie des couleurs de deuil, l’exagération humoristique dans la conscience d’une mort inéluctable. A l’été la joie sérieuse des croisettes et des ports de plaisance, le luxe encanaillé qui regarde ses origines avec un regard aussi critique que fasciné, une insouciance savante. Ainsi, les influences de Dolce & Gabbana seraient baroques, alors que celles de Chanel seraient rococo.

La différence entre les deux, si j’ai bien compris, est à l’origine d’une querelle entre historiens de l’art. Pour moi, la différence est philosophique : le baroque en tant qu’art de l’irrégularité et de l’élan de vie dans un quotidien mortifère est un mouvement de combat positif, une frivolité motivée. Les baroques seraient, pour reprendre ce que Nietzsche dit des anciens Grecs, « superficiels par profondeur ». Le rococo ressemble esthétiquement au baroque, dont il s’inspire sans aucun doute, mais il en élimine les ombres. C’est une vanité sans crâne. Là où le baroque serait un jeu d’acteur, un masque, le rococo serait un aveuglement et un délire, ou bien un jeu tellement fin qu’il fait croire qu’il est sans conscience.

Quoi qu’il en soit, les deux tendances me plaisent, car elles fonctionnent sur l’idée de joie. Une joie qui a pu être pessimiste et désespérée en son temps, mais de ce qu’il reste du baroque et du rococo comme signe, cette joie est celle d’un déchiffrement et d’une compréhension, la joie d’un quotidien orné, dont l’irrégularité fait sens. Réussir à trouver l’harmonie du chaos, voici la leçon précieuse des deux mouvements. Seulement, l’un fait apparaître le chaos, et l’autre tente, par l’art, de le congédier.

Je crois que je préfère Dolce & Gabbana.