Le luxe chez les pauvres est-il encore du luxe ?

Cent pour cent soie coupée de biais, un godet asymétrique virevolte contre sa cuisse et fait onduler les vaguelettes bleutées, imprimées au bloc de bois sur une teinte peau nue comme un long tatouage qui danse lorsque ses pas la soulèvent, et la tête haute elle sourit en sentant contre son omoplate la griffe de satin comme si elle pouvait lire par la peau « Jean-Paul Gaultier », en arrivant au rayon des pâtes.

Karl Lagerfield a eu un aphorisme approchant de ceci « Si vous n’avez pas les moyens, n’achetez pas de luxe ». Quel discours de dominant, condamnant tous ceux qui aspirent aux attributs symboliques de sa classe, à ces transgresseurs qui ne sont même pas de parvenus mais des impostures, qui en singeant les habitudes les plus chic les discrédite complètement. Facho ! Me suis-je exclamée après avoir tenu peu ou prou ce discours.

Mais il faut essayer de comprendre le point de vue de tout le monde, et accorder à Karl Lagerfield le bénéfice du doute : personne ne peut tenir intérieurement un discours aussi politiquement incorrect, surtout en énonçant une maxime qui semble relever à ce point du simple bon sens. En esthète, Karl Lagerfield se soucie sans doute moins de politique que de cohérence.

Le prêt-à-porter de luxe, et plus encore la haute couture produisent des vêtements-oeuvres d’art, que ce soit dans l’expression directe d’une maîtrise technique et d’une inventivité hors du commun (broderies, formes extravagantes, incrustations, drapés…) ou dans la discrétion d’une perfection formelle discrète (coupe, matière, détails). Pour avoir accès à ces oeuvres, le public exclus des défilés pour des raisons économiques a plusieurs solutions : une éventuelle couverture télé, les reportages dans les magazines féminins ou encore les sites spécialisés, qui compilent la quasi-totalité des défilés. Dans une vidéo de Garance Doré, les deux créateurs de Proenza Schouler affirmaient accorder presque plus d’importance à la photo qu’au défilé en lui même, pour faire la promotion de leur collection. Ainsi, l’immense majorité du public a accès au vêtement-oeuvre dans une oeuvre : la photographie mise en scène pendant le défilé, ou la photographie encore plus mise en scène pour la campagne publicitaire.

Les vêtements du luxe font rêver pour l’ambition artistique qu’ils représentent, à un niveau technique et à un niveau symbolique. Le raisonnement semble être le suivant : certaine d’être bien habillée, la femme qui porte ces oeuvres est détendue, sûre d’elle, et par conséquent belle, désirable, consciente de l’être, en un mot, en paix, après s’être débarrassée de toutes ses insécurités. Maintenant, s’il s’agit d’une femme de la classe moyenne, qui s’offre une robe Hermès après deux ans d’économie, pour l’amour du travail bien fait, de l’épuration parfaite de la ligne et de l’extrême qualité du matériau, elle n’en aura pas moins à faire les courses, attendre dans la queue, aller chez le médecin, prendre le métro ou prendre sa voiture. Quel pouvoir, alors, est le plus puissant ? Est-ce l’aura de perfection du vêtement qui contamine la vie quotidienne, ou est-ce la vie quotidienne ancrée dans un certain milieu social qui soudain absorbe le vêtement de luxe pour le rendre banal ? Le quotidien est-il embelli par l’oeuvre portée, ou la robe trop pointue est-elle rendue bizarre hors-contexte ?

Le luxe est un contexte en lui-même. La femme Balmain vit dans un appartement lumineux, qui donne sur une cours intérieure ou sur un parc, elle croise les bras et son visage est détendu comme celui d’une personne sans préoccupation matérielle, quelqu’un qui ne va cuisiner que si elle en a envie, quelqu’un qui ne fera les courses que pour acheter un produit en particulier, non dans une grande surface mais dans une épicerie s’il s’agit d’un produit alimentaire. La personne abstraite qui porte le luxe évolue dans le luxe : la beauté tranquille de son environnement fait resplendir ce qu’elle porte, jusqu’au sac en papier Jil Sander, et la discrète flamboyance de sa tenue est comme apaisée par le goût absolu de tous les objets qui l’entourent.

Porter Jean-Paul Gaultier à Carrefour et porter Jean-Paul Gaultier chez Colette, est-ce la même chose ? Est-ce la même élégance ? Karl Lagerfield ne disait en fait rien d’autre que « soyez en accord avec votre environnement, soyez adapté, soyez cohérent ». Quelque chose qui le luxe ne peut pas ne pas faire. Une séance photo dans une décharge avec un portant de Kenzo, Mary Kantrazou, Gucci et Antonio Marras restera magnifiquement éclairée, coiffée, maquillée, cadrée, retouchée. Lorsque le luxe inclut des aires inhabituelle, il les rend inévitablement luxueuses. La réciproque est-elle vraie ? Le quotidien des classes moyennes, le quotidien des classes populaires peuvent-ils être rendu luxueux par un seul objet de luxe ? Dans ce sens, la rencontre des deux n’est-elle pas même comique ?

La conséquence serait terrible : pour pouvoir profiter du pouvoir lénifiant d’un manteau Givenchy, il faudrait habiter dans un immense appartement dont on ne s’occupe pas de l’entretien, il faudrait faire ses courses en épicerie fine et d’ailleurs les seules courses porteraient le nom « shopping », il faudrait se déplacer en taxi et être connecté à son Smartphone. Tout comme ces alicaments qui ne fonctionnent que dans le cadre d’une alimentation équilibrée, le vêtement magique n’aurait de pouvoirs que dans le cas d’une vie déjà luxueuse.

Je demanderai autour de moi, si ça change quelque chose d’avoir une veste McQueen de la collection Automne-Hiver 2006 ou des chaussures Pierre Cardin alors qu’on mange des pâtes sans beurre. Sans doute, oui, ça change quelque chose. Peut-être même que ça change tout ?

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