Etre baroque

Vous avez vu le dernier défilé Chanel, Resort 2013 ? C’est la collection vacances, qu’ils appellent « Croisière », censée être à la fois décontractée et suprêmement élégante. Il y a quelques années, le thème était vaguement Venise, je me souviens de grandes robes flottantes de mousseline blanche gansée de soie noire.

Cette année, je ne lis pas les magazines féminins, mais je pressens un déchaînement de jeux de mots du genre « Barock » ou des références à la marque de collants ornés, BeBaroque. Chez Chanel pour cet été de luxe, il s’agissait de jouer sur les gammes explorées par Dolce & Gabbana pour l’hiver, sur un mode frais et estival. Le jeu sur les signes, très évident chez Dolce & Gabbana, est ici réduit à quelques formes typiques et surtout à un contexte symbolique : le défilé avait lieu dans les jardins de Versailles.

Le XVIIIème est une sorte de topos pour la haute couture, non ? Il y a quelques temps, une exposition était même consacrée aux réinterprétations de cette époque par les créateurs. C’est bien une des périodes les plus marquantes dans l’histoire du costume européen, le style dit « Marie-Antoinette » des immenses robes à panier, très décolletées, très corsetées, très décorées. C’était aussi les temps des lois somptuaires, qui réservaient certaines matières à une classe très précise de la population, un temps donc où la distinction par la mode était inscrite dans la loi. Doit-on en déduire que toute espèce de nostalgie ou de référence à cette période est par essence réactionnaire ? Si l’on s’en tient au matériau présent, non, c’est même tout le contraire.

Ce que fait Karl Lagerfeld et qui est bien sûr très drôle et très pointu, c’est qu’il reprend certains signes de la période : les jardins, les galons, les épaulettes, les hanches latéralement élargies, la culotte… mais utilise beaucoup un tissu qui a été un certain temps réservé aux classes populaires, le jean. Ajoutons à cela les chaussures à épaisse semelle plate qui rappellent celles dessinées par Vivienne Westwood dans l’Angleterre punk des années 1980, et le contrepoint est parfait. Alors que Dolce & Gabbana s’appuyait sur les héritages de la culture dominante, d’une façon tellement outrancière qu’elle faisait presque « nouveau riche », c’est-à-dire de mauvais goût selon les détenteurs de la lettre du Beau, Chanel joue savamment sur la discordance des traditions convoquées, culture aristocratique et culture populaire, en somme, culture et contre-culture réunies dans un objet émis par l’un des plus grands pontes du goût vestimentaire.

Adieu donc au luxe inquiétant des Liaisons Dangereuses, au cachot les somptuosités sadiennes, c’est un baroque pastel et BCBG, bien plus proche de Marie Antoinette et des Adieux à la Reine qui se joue ici. Une bizarrerie, comme ce short à volants, est contrebalancée par une convention, comme le tweed incontournable de Chanel. Bien sûr, ce qui me parle c’est davantage la bizarrerie que la convention, et l’équilibre des deux rend le défilé à la fois audacieux et inoffensif. Il se dégage de ces vêtements une beauté parfaitement excellente, mais il manque quelque chose, ou peut-être y a-t-il quelque chose en trop.

Baroque vient du portugais barroco, qui désigne une perle irrégulière.  Un trésor de la nature dont la beauté est marquée par l’imperfection, la singularité. Le baroque fonctionne par exagération, on pourrait dire par caricature, et c’est en cela que la collection de Dolce & Gabbana était, d’un point de vue éthique, très proche de ce principe originel. L’interprétation de Chanel se fonde sur la rencontre harmonieuse des contraires, autre principe baroque. Et pourtant, les deux collections laissent un sentiment très différent. A l’hiver les considérations à la fois frivoles et sombres, l’or somptuaire qui côtoie des couleurs de deuil, l’exagération humoristique dans la conscience d’une mort inéluctable. A l’été la joie sérieuse des croisettes et des ports de plaisance, le luxe encanaillé qui regarde ses origines avec un regard aussi critique que fasciné, une insouciance savante. Ainsi, les influences de Dolce & Gabbana seraient baroques, alors que celles de Chanel seraient rococo.

La différence entre les deux, si j’ai bien compris, est à l’origine d’une querelle entre historiens de l’art. Pour moi, la différence est philosophique : le baroque en tant qu’art de l’irrégularité et de l’élan de vie dans un quotidien mortifère est un mouvement de combat positif, une frivolité motivée. Les baroques seraient, pour reprendre ce que Nietzsche dit des anciens Grecs, « superficiels par profondeur ». Le rococo ressemble esthétiquement au baroque, dont il s’inspire sans aucun doute, mais il en élimine les ombres. C’est une vanité sans crâne. Là où le baroque serait un jeu d’acteur, un masque, le rococo serait un aveuglement et un délire, ou bien un jeu tellement fin qu’il fait croire qu’il est sans conscience.

Quoi qu’il en soit, les deux tendances me plaisent, car elles fonctionnent sur l’idée de joie. Une joie qui a pu être pessimiste et désespérée en son temps, mais de ce qu’il reste du baroque et du rococo comme signe, cette joie est celle d’un déchiffrement et d’une compréhension, la joie d’un quotidien orné, dont l’irrégularité fait sens. Réussir à trouver l’harmonie du chaos, voici la leçon précieuse des deux mouvements. Seulement, l’un fait apparaître le chaos, et l’autre tente, par l’art, de le congédier.

Je crois que je préfère Dolce & Gabbana.

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