Le bleu des capes, l’or des broderies

Vous souvenez-vous de cet objet ? C’est le retourneur de temps d’Hermione Granger, dans le Prisonnier d’Azkaban, le sablier magique qu’elle utilise pour dédoubler ses heures et assister en même temps au cours de runes et de divination. A peu de choses près.

Si j’avais un artefact semblable, il y a plein de trucs que je ferais en même temps que mes cours de langue française classique ou d’histoire de l’anthropologie biologique. Bien sûr, il y a cette vague idée de ce qu’on ferait si le temps était extensible : finir son roman, voir des films, lire toute la littérature… Mais depuis quelques temps, c’est cette marotte : la broderie. D’une part, la broderie dans l’absolu, parce qu’un vêtement brodé gagne en général trente points de charisme, et d’autre part un projet particulier de broderie pour brodeuse avancée, ce que, bien sûr, je ne suis pas.

Il y a un bout de temps déjà, j’ai reçu cette cape. Certains vêtements sont normalement faits pour plaire, mais bizarrement, lorsque ce n’est plus sur une jeune asiatique dans un parc avec un filtre photoshop, ce n’est plus la même chose. (D’autant que je remarque ce soir que le produit fini est au moins dix centimètres plus court que sur la photo.) Il faut imaginer un bleu roi presque électrique, un belle couleur en soi, avec des boutons de marine en plastique argenté qui crient le produit neuf.

Plus encore qu’une veste en brocard jaune et blanc, plus même qu’une vieille fraise en linge bis, le produit neuf fait costume, au mauvais sens du terme. Il est incongru non parce qu’il vient d’une autre époque ou d’un autre récit, mais parce qu’il n’a jamais vécu. Un costume qui n’ait pas l’air d’un vêtement : c’est ce que les décorateurs de films historiques veulent éviter à tout prix, c’est ce qu’ils cherchent à estomper en teignant, tachant, feignant les rapiéçages.  Plus encore que les décorateurs de films historiques, ce sont les décorateurs de mondes imaginaires qui craignent cet effet. Les brigands aux haillons propres des péplums des années 80 sont là pour en témoigner, il est moins facile d’y croire lorsqu’il n’y a pas de crasse sur l’étoffe. Quelque part, j’avais entendu que Star Wars avait changé l’image de la science-fiction parce que tout y semblait déjà usé, réparé plusieurs fois. N’exagérons rien, il doit y avoir des précédents. Mais cette idée était aussi présente dans le making-of du Seigneur des Anneaux ; la femme qui commentait le costume d’Aragorn était formelle : il fallait penser qu’il l’avait raccommodé lui-même.

Ces boutons de plastique argenté, cette couleur sortie du tube, tout cela font un mauvais costume d’un vêtement. C’est trop dommage, parce que c’est un cadeau, une pièce de mi-saison, et un objet fabriqué de façon artisanale (comprendre : acheté sur Etsy).

Comment vieillir un vêtement neuf ? Puisqu’il fait trop neuf, on n’ose pas le porter, bien sûr, et par conséquent il ne vieillit pas. Il faut donc trouver des artifices et inventer une vie antérieure à cette pièce, la mettre en intrigue, pour utiliser un terme pompeux. Plusieurs manières pour y parvenir :

  1. La teinture. Parfait pour les fibres naturelles, un petit coup de thé, de pelure d’oignons, de haricots rouges, ou même une bonne barquette de dylon et on n’en parle plus. Mais : pas de dylon, j’ai peur de la réaction de la fibre mélangée. Il manquerait plus que je me retrouve avec une cape orange. Je pourrais essayer la teinture naturelle mais je doute de l’efficacité sur des fibres synthétiques et j’ai vaguement peur de l’effet sur la texture de l’étoffe.
  2. Changer les boutons. Il faudra bien y arriver, mais plusieurs contraintes à considérer. Il y en a quatorze, et à moins de tomber sur un lot d’invendus de mercerie, il semble possible de troquer seulement du neuf pour du neuf.
  3. Orner. Déplacer la focale du neuf vers le détail. Ca peut comprendre le fait de tacher, vieillir artificiellement en râpant, usant, etc. Ou bien, ça peut être de la broderie.

De la broderie ! Quelle délicieuse idée ! Même si, de toute évidence, les trois solutions pourront être liées à ce projet : teindre, changer les boutons, et broder. En commençant par le dernier.

Plusieurs options. Il y a d’abord celle du motif d’entrelacs type baroque, le genre qui tache bien, impossible à réaliser donc d’autant plus agréable à rêver.

Voilà le genre de motifs qu’on pouvait trouver en 1545 et en 1588. Pas si ringard, au vu de la Fashion Week italienne. A ma très grande surprise, et à mon immense bonheur, Dolce & Gabbana a proposé une collection digne des Borgia :

Tout à fait dans la tendance identifiée quelques articles plus tôt, non ? Mais il ne faut pas rêver, bien sûr. Je n’arrive même pas à un passé plat correct, il ne faudrait pas songer maîtriser toutes les techniques présentes sur ces modèles, et suggérées par les dessins. Mais ce style aurait du chien, pour sûr, et permettait de réaliser des boutons brodés pas piqués des vers.

Cependant, j’avais une autre piste pour cette cape, et pour les boutons aussi. C’est un beau bleu, un bleu de nuit claire, et en songeant aux traits de fils sur cette couleur, j’ai eu cette image en tête.

La touche de Van Gogh, finalement, c’est un peu comme le passé empiétant : c’est peindre par fils. Ce motif d’étoiles rondes se retrouve trente ans après la Nuit étoilée, sur les robes et les manteaux des élégantes du début des années vingt.

Ici pour un patron de robe, dans la Femme de France de février 1920. Les fils sont tendus comme des rayons puis un fil est passé en dessous et au dessus des autres, de façon concentrique, pour former le foyer de l’étoile. Très facile à faire : j’ai utilisé la méthode pour une robe type Gunne Sax.

Et un manteau de la créatrice oubliée Mme Germaine, trouvé dans un numéro de 1921 des Modes de Paris, dont le point volontairement naïf et faussement grossier rappelle un peu la touche du peintre.

Il faudrait quelque chose entre les deux, et surtout pas une reproduction prétendument fidèle du chef-d’œuvre de Van Gogh. Quelque chose à faire lorsque j’aurai reçu mon retourneur de temps.

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