Hypocrisie de la banalité

Ce mois-ci n’a pas été très prolixe en articles : je faisais des expériences.

Depuis que je suis à Lyon, j’étudie au jour-le-jour l’impact de mes nouvelles contraintes matérielles sur la façon dont je m’habille. Une formule un peu pompeuse pour dire qu’il y a simplement des différences à constater.

Un certain nombre de conclusions commencent à apparaître :

  1. Un miroir en pied – les premières semaines, je n’avais pas de miroir dans ma chambre, qu’une glace pour le visage, le grand miroir se trouvant dans le tout petit vestibule de l’appartement. Trop difficile de voir ce que rendent des combinaisons un peu audacieuses, je me contente d’ensembles déjà étrennés depuis longtemps dont je sais qu’il rendent presque toujours bien. Puis j’ai trouvé une porte d’armoire à glaces à Emmaüs, et petit à petit, j’ai recommencé à oser davantage, avec l’impression de pouvoir plus facilement contrôler ma tenue.
  2. Une heure à soi – plusieurs jours dans la semaine, je devais me lever à 6h30, chose qui m’arrivait rarement avant, lorsque le transport ne dépendait pas de moi. Impossible bien sûr, de se réveiller une heure avant pour composer une tenue avec lucidité. Même pas le temps à vrai dire de geindre « j’ai rien à me mettre » devant la penderie, quand on a 1/2h pour se préparer, on prend ce qui vient. Souvent un pantalon et un T-shirt. L’éclate, quoi. Mais quand je commence plus tard, que je peux me réveiller à mon rythme, évidemment que s’habiller retrouve un côté ludique, lorsqu’il faut composer avec l’universelle lamentation « j’ai rien à me mettre ».
  3. L’obligation de faire tourner toute sa penderie – la lessive en laverie pousse à un certain nombre d’extrémités, où enfin apparaissent les pièces vraiment inutiles et les pièces tout à fait mettables. Je ne sais pas ce qui me fait tant redouter de mettre certains vêtements, puisque quand j’y suis obligée, je vois bien que ce n’est pas si mal. Reste la question du réemploi des pièces dites vraiment inutiles… A voir un autre jour.
  4. L’excentricité ou la banalité – sur quoi portaient mes expériences de ce mois-ci. Développons un peu.

L’autre jour, Marie la Chic fille publiait cet article, sur le fait de s’en foutre de comment on s’habille. Bien entendu, je résume très grossièrement, l’important était qu’elle restituait deux expériences d’un lâcher-prise réussi, celui de son pote Karim et le sien, où d’un coup on s’habille moins bien, ou du moins on fait plus attention. Elle conclut là-dessus :

Y a juste un truc que j’ai fait plus quand je portais la doudoune et les trucs moitié beaux, c’est sourire. J’ai beaucoup souri. Beaucoup.

Ces dernières semaines, lorsque le temps s’est réchauffé, j’ai un peu vécu la même chose. C’est-à-dire qu’après un hiver rigoureux à porter mon manteau long noir cintré à la taille, avec des boutons vieil argent anciens, de grands revers, une toque en fourrure et des bottines modernes mais avec un design un peu dickensien, il a fallu trouver autre chose. Un manteau moins chaud, un chapeau moins chaud, les bottines, bon, on peut les garder mais quand même… Mon manteau de mi-saison, celui que j’ai ici du moins, car en déménageant bien sûr on ne peut pas tout emmener, mon manteau de mi-saison donc n’est pas une pièce spectaculaire. Gris, au genou, simple et beau, c’est une pièce honnête mais presque anodine. Le manteau d’hiver, il rend tout théâtral, teinte un pauvre pantalon et un pull d’une grâce presque aristocratique. Le manteau de mi-saison affadirait jusqu’à une veste de brocard. Bref, pendant un moment de toute façon, moi aussi je m’en suis foutue de comment je m’habillais.

Se lever et mettre ce qu’il y a, c’est ça s’en foutre de s’habiller, pensais-je. Et moi aussi, débarrassée de mes chapeaux, de mon rouge, à l’aise dans ma petite silhouette grise, je souriais beaucoup plus. Je n’étais plus à scruter la mine des passants en se demandant ce qu’ils pensaient : je savais qu’ils ne pensaient rien, que je n’étais plus qu’un visage et qu’un sourire. Et quand je me voyais dans les vitres, on ne me distinguait pas vraiment de mes voisines. C’était un sentiment de liberté, de libération plutôt, avec des douceurs d’endormissement. J’avais lâché prise sur un truc.

Puis petit à petit, je me suis lassée. Je ne sais pas si ce sentiment était là depuis le début, mais ces tenues n’étaient plus de la liberté, c’était de la censure. Et ce sentiment lénifiant, c’était celui de se sentir comme son prochain, le passant anonyme et invisible. Je faisais partie de ces gens qui me dépriment, ou plutôt qui me rendent indifférente. Or, l’indifférence n’est pas trop un type de relation que j’ai envie d’avoir avec moi-même. Alors, dans ma petite silhouette grise, j’ai commencé à faire la gueule, comme tout le monde.

Je ne sais pas exactement comment c’est revenu, peut-être à force de compositions sur Tumblr, de photos de paysages verts, de cottages perdus où je me retirerai un jour, et du souvenir de Beatrix Potter, je me suis souvenu qu’il y avait de ces figures de femmes qui imposent leur vue au monde. Et ça, en 2012, ça passe aussi par le vêtement. Après tout, l’héroïsme comme tendance, n’est-ce pas ? Ressortons les capes, les collants de couleur, les robes, les ensembles hasardeux et nouveaux, les chapeaux à plumes, le rouge à lèvres. Je pensais que j’allais de nouveau m’écrouler à faire parler les autres dans ma tête, dans un genre de délire paranoïaque. Ben non. Je riais de ma connerie quand une vieille me dévisageait, quand quelqu’un faisait un commentaire sur ma tenue. Je faisais sourire les gens, et ça me faisais sourire, et je faisais sourire les gens parce que je souriais. Protégée par mon costume, je pouvais retrouver l’extraordinaire dans la ville. Parce que j’ai remarqué cette chose étrange : les tenues excentriques se remarquent bien mieux quand on pense en faire partie. D’un coup, les gens ont l’air plus beaux, plus courageux, plus intéressants. C’est drôle.

Après cela, le fait de s’en foutre de comment on s’habille, c’est une arnaque, dans mon système en tout cas. Une hypocrisie : le masque de celui qui n’a pas de masque. Le sweat gris et le jean bleu, on le choisit, on choisit même de ne pas le choisir, comme on choisit de « s’en foutre ». « S’en foutre », c’est juste adhérer à d’autres codes que celui qui ne s’en fout pas, les codes du sweat gris et du jean bleu. Après observation, la banalité a toujours quelque chose d’affecté, non ? Qui peut encore être vraiment banal, de nos jours ? Parce que la banalité ce n’est jamais l’adéquation du vêtement et de l’être, au contraire, c’est parfois signifier que l’originalité de l’être n’est pas à chercher dans le vêtement, que le vêtement c’est une fonction pratique et une fonction d’intégration à un groupe. Mais ça, c’est encore un discours sur le vêtement, n’est-ce pas ?

Cette question de la banalité vestimentaire est vraiment passionnante, il faudra y revenir.

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