Pourquoi tout le monde est mince dans le milieu de la mode, ou : le Triomphe de la Ligne

Prada Prêt-à-prter Printemps-Été 2012

Il y a longtemps, j’ai lu sur le blog de Garance Doré une réponse très pragmatique à cette question. Elle disait que c’était pour pouvoir rentrer dans les tailles 34 des collections livrées aux rédactions de magazine, en cas de grande occasion où la blogueuse/rédactrice/photographe/chroniqueuse/styliste n’a rien à se mettre. Mais il reste toujours à expliquer cela : pourquoi le spécimen envoyé par les couturiers est-il en taille 34 ? Pourquoi les mannequins répondent en majorité à un corps standard, plus haut que large, élancé, longiligne ?

Ceux qui font de la couture pensent à une autre réponse évidemment pragmatique : les tissus sont précieux, et on en utilise moins lorsqu’on habille quelqu’un qui est mince. Mais s’il s’agit d’économie seulement, pourquoi les mannequins mesurent-elles plus d’1m70 ? Dans une des émissions qu’Arte avait réalisées sur la Fashion week, je me souviens du Jour d’Avant de chez Jean-Paul Gaultier, où une robe de perles avait dû être rallongée en raison de la haute stature du mannequin qui la portait. C’était assez amusant d’entendre la petite dame couturière d’art qui allait devoir se charger de la modification confier à la caméra d’un air mi-figue mi-raisin : « Et bah elle est grande, la dame. »

Jean-Paul Gaultier, Haute Couture, Automne-Hiver 2009

L’élongation n’est donc pas un vecteur d’économie de moyens. Non, je crois que la minceur-maigreur dans la mode a une autre origine, certes tout aussi pragmatique, mais aussi conceptuelle. Elle est due pour ainsi dire à la conception au sens fabrication, processus, de la mode des créateurs. Je peux me tromper mais la minceur du mannequin, et par conséquent de celle qui veut paraître adaptée au vêtement qu’elle a vu sur les podiums, cette minceur donc, c’est une transcription dans la réalité de l’impossible vision du créateur, c’est-à-dire la ligne.

La ligne, c’est le lieu commun du dessin de mode. Il ne représente pas le vêtement à venir, il l’évoque. Plus proche de l’idée que du patron, le croquis est un ensemble de lignes esquissées sur le vif, pour commencer à y voir clair. Dessin schématique, il fait souvent l’économie de ce qui porte au profit de ce qui est porté. Sous le costume, le mannequin est une ligne, une présence ténue parce qu’il faut bien qu’il justifie encore un peu la présence du vêtement, mais quelque chose qui n’a pas de caractère, parce qu’il n’est pas encore là. Le vêtement est conçu pour une personne à venir, s’il n’est pas pensé comme suffisant en soi, comme un bel objet, comme un signe, si on veut se la jouer barthésienne.

Christian Lacroix - extrait du livre .Christian Lacroix, costumier.

Idem

Il me semble que c’est le procédé le plus répandu, ne serait-ce que pour des raisons pratiques : le créateur dessine, les artisans réalisent d’après ce dessin. Les formes et les proportions doivent donc, au niveau secondaire, tenter de rencontrer le modèle, même schématique, même irréaliste. C’est en conformant le vêtement au dessin que le corps féminin a le plus changé ces derniers siècles. De stylisation artistique à prouesse technique, la ligne qui doit habiter le vêtement a voulu imiter les exagération, les petits écarts de la réalité, pour correspondre à ce que la vision avait de génial : épaules immenses des années 1990, hanches marquées du New Look des années 1940, etc.

Je prends un exemple. Je surfais aujourd’hui sur Gallica. J’ai toujours bien aimé la mode des années 1920, pour son côté joyeux, pour la diversité des spécimens dans une allure somme toute stéréotypée, toujours la même et pourtant jamais les mêmes robes. Mais à cause de mes cheveux longs et de mon incapacité à les coiffer correctement, j’ai toujours eu l’air ridicule avec des robes inspirées de cette époque. Maintenant que j’ai la nuque dégagée, je cherche quelques petites choses à me coudre, et je vais donc farfouiller dans les sources de l’époque, des magazines aux noms un peu glaçants comme la femme de France ou les Dimanches de la femme, supplément du périodique dont j’avais déjà parlé dans un autre article. Les fonds du premier titre vont de 1915 à 1938. Je n’ai vraiment pas tout regardé, je me suis seulement concentrée sur la toute fin des années 1910 et le tout début des années 1920. Disons de 1919 à 1922.

la Femme de France - 27 juin 1920

Ces magazines contiennent presque exclusivement des dessins et des descriptions textuelles des tenues qu’ils présentent. La femme de France, et pour l’instant c’est le seul endroit où je l’ai vu, joint parfois des photographies d’élégantes prises aux courses, comme j’avais montré il y a quelques temps. Certes, le dessin est stylisé, il idéalise et compose avec la réalité, mais en proportion il est déjà beaucoup plus proche de ces modèles. Sur les photos, les femmes du début des années 1920 sont bien plus petites, et donc ont l’air un peu plus replètes. Mais à vrai dire, le rendu vivant est tout à fait fidèle : plein blanc des coudes, rondeur de la jupe sur la hanche.

Deauville - été 1920

Si je me suis concentrée sur le début des années 1920, c’est pour cela : le dessin est encore tributaire de la gravure de mode du tout début du XXème siècle, où il semble tout à fait impératif de faire faire ses vêtements sur mesure, de les commander, de les adapter à sa morphologie. Dans la représentation de la robe, la femme a un visage, souvent joyeux, elle a des formes, une épaisseur. Plus qu’une façon de s’habiller, ce qui change dans les années 20 c’est une façon de dessiner.

la Mode du Jour - 1925

De cette silhouette tubulaire, qui n’est que dessin, découle la contrainte mise à jour, celle du corset de hanches, qui avait déjà ébranlé l’idée que je me faisais de cette décennie. Pour que le vêtement nous aille aussi bien que sur le dessin, il faut effacer les hanches, effacer la poitrine, bien plus que cinq ans seulement auparavant. C’est donc en fonction du dessin que cela va ou non, d’où la gambette longiligne du podium contemporain, telle qu’on la voit, simple trait, dans les croquis de Christian Lacroix.

Si j’aime bien le style 1919-1922, c’est parce que j’ai l’impression qu’il correspond mieux à ma morphologie naturelle. Plus, en tout cas, que les coupes actuelles, chemises boutonnées jusqu’en haut, robes droites, cols claudine. C’est qu’une question de goût. Qu’une question de ligne.

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