Belle ou mignonne ?

Un truc dingue s’est passé pendant ces vacances, quelque chose que je n’avais pas prévu, il y a quelques années en pensant aux années futures. Je me suis fait couper les cheveux. J’en avais 77cm, les pointes m’arrivaient à la taille, et maintenant elles m’arrivent à la mâchoire. Finalement, ça ne change pas tant mon visage, c’est même mieux par bien des aspects, mais là n’est pas la question : ce changement de coupe a remis sur le tapis le débat que j’avais avec moi-même sur la distinction entre belle et mignonne.

Usagère des jugements à l’emporte-pièce, j’aime bien l’idée d’une beauté féminine double. De mon point de vue, il y a des femmes belles et des femmes mignonnes. Mignonne n’est pas à entendre comme un exclusif de belle : une belle femme peut avoir une beauté de type mignon, c’est d’ailleurs très souvent le cas. C’est juste que le mot « belle » a pour moi deux connotations : l’une, générale, flexion féminine de « beau », catégorie de pensée définie par la philosophie esthétique, et l’autre « belle » comme  Belle de jour, « Qu’est-ce qu’elle est belle », « Vous vous souvenez de votre mère Leïa ? (…) – Elle était vraiment très belle », etc etc. Une beauté fantasmatique purement féminine. La beauté-belle serait donc différente de la beauté-mignonne. Belle a un caractère qui force l’admiration, mais comme un pur jugement esthétique. Les personnes belles en général me semblent un peu hors du monde, aussi je trouve que la beauté-belle a quelque chose d’un peu froid, de vaguement désincarné, quelque chose que j’ai du mal à identifier. La beauté-mignonne, en revanche, suscite beaucoup plus de sympathie : au lieu d’établir des distances, elle donne envie de se rapprocher d’une personne, elle se complexifie à mesure du temps passé avec la personne, alors que la beauté-belle frappe d’emblée comme une évidence.

Pour rendre cette distinction un peu moins théorique, j’ai cherché à identifier des actrices qui correspondent à ce que je ressens comme une beauté-belle et comme une beauté-mignonne. La beauté-belle, pour moi c’est Catherine Deneuve au début de sa carrière, les actrices américaines dans la lignée d’Ingrid Bergmann, Sharon Stone, Nicole Kidman, Nathalie Baye, Pénélope Cruz, Keira Knightley, etc. Pour mieux expliquer la beauté-mignonne, bien sûr il y a Audrey Tautou, mais selon moi aussi Meryl Streep, Audrey Hepburn, Louise Brooks, Emma Stone, etc.

La transformation d’une fille mignonne pour la rendre belle est un lieu commun de beaucoup de films girly. Je parlais justement d’Emma Stone, c’est un peu le sujet d’Easy A, cette comédie qui l’a lancée et qui n’est pas très connue en France, il me semble. Cette transformation est généralement effective dans les films, mais elle est toujours un peu hors de propos, ou pas pertinente. Elle est suivie d’un retour à l’authenticité, la fille mignonne redevient mignonne parce que X l’aime comme elle est ou qu’elle a trouvé son moi intérieur. Mais l’inverse, c’est-à-dire la transformation d’une fille belle en fille mignonne n’existe quasiment pas. Il y a bien à ma connaissance une tentative, un film que j’ai vu récemment : Sophie’s revenge, avec Zhang Ziyi dans le rôle-titre.

Zhang Ziyi est cette actrice chinoise qui a joué dans Tigres et Dragons, le Secret des Poignards volants (dont est tirée l’image ci-dessus) et Mémoires d’une Geisha. Selon moi, elle fait partie de ces femmes qui ont une beauté-belle. Son visage est d’une pureté extraordinaire, ses gestes pleins de grâce, sa voix douce et mélodieuse… Bref, on rêverait toutes d’être Zhang Ziyi, des fois. Mais je la connais surtout dans des rôles dramatiques et dans des films en costumes, alors quand j’ai lu (j’avais prévenu que c’était ma période chinoise) qu’elle avait joué dans une comédie romantique, j’ai été très curieuse de voir ça.

Le scénario met pourtant tout de son côté pour faire de Zhang Ziyi une actrice pertinente pour le rôle de Sophie, dessinatrice d’albums pour enfants, qui vit dans un appartement à la Amélie Poulain (d’ailleurs la photo du film s’inspire beaucoup de Jeunet, avec je crois des références explicites à Délicatessen, un film qui a apparemment cartonné en Asie), qui vient de se faire larguer et qui veut faire payer son ex en le rendant de nouveau amoureux d’elle. Mimiques, sourire facile, tendance notoire aux chutes en tous genres, affection pour les chiens, artiste, Sophie a tout d’une fille mignonne. Or, Zhang Ziyi est en quelque sorte trop belle pour être mignonne. Ses sourires provoquent moins l’attendrissement que l’admiration, tout en elle est encore un peu trop parfait pour faire une nouvelle Amélie. Même avec le costume le plus mignon du monde (elle se déguise en mouton à une soirée Halloween), son visage est encore trop pour le rôle. C’est difficile à voir avec des captures d’écran, mais c’est mon ressenti.

S’il n’y a pas d’histoire où la belle devient mignonne, c’est peut-être parce que dans l’esprit commun, ça n’a pas grand intérêt, que la beauté-belle est supérieure en degré à la beauté-mignonne. C’est en gros ma conception de la beauté féminine. Emma Stone elle est bien gentille mais elle est pas aussi belle que Zhang Ziyi. J’ai grandi avec des images de beauté froide, inaccessible, celle des femmes fatales et des reines mythiques, une beauté un peu gothique des longs cheveux, du regard charbonneux et de la lèvre rouge. Une beauté de la Reine de Blanche-Neige, des grandes robes de brocard. Une beauté qui écrase et qui fait un peu peur : la femme affirmée est dominatrice, intelligente et redoutable.

Alors, quels sont les critères discriminants, finalement ? Pourquoi Zhang Ziyi n’arrive pas à être mignonne et pourquoi Audrey Tautou est plus convaincante en Coco qu’en Chanel ?

Est-ce que c’est la physionomie ? Est-ce que le visage plus ou moins fin, les pommettes plus ou moins saillantes, les yeux plus ou moins rieurs, ça change quelque chose ? Sans doute. Mais c’est loin de tout faire : les visages que j’ai cités plus hauts sont loin de se ressembler et surtout sont loin de s’opposer. Le style vestimentaire, alors ? Si une femme-mignonne accède à une garde-robe de vamp, alors elle devient belle, non ? C’est ça les séances de relooking des teen movies. Pourquoi pas, mais la réciproque n’est pas vraie dans Sophie’s Revenge notamment, et les passages de fille-mignonne à fille-belle dans les films sont toujours avec un chouïa trop, comme si le costume n’allait pas au personnage…

Il faut remarquer que je n’ai évoqué que des actrices. Pas de mannequins. Et j’ai remarqué que ces conceptions belle-mignonne changent pour une même personne en fonction d’une photo. Donc, ça a quelque chose à voir avec le mouvement. La prestance, l’allure, la façon de parler, de sourire, de vivre, tout simplement. La beauté-mignonne correspondrait donc à une éthique, la beauté-belle à une ontologie : on est mignonne parce qu’on agit de telle façon, on est belle parce qu’on est belle. Mignonne en devenir, belle en être.

A ce moment, il faut changer de qualificatif, sans doute : mignon a quelque chose de trop anodin, trop proche du parfois péjoratif « joli ». Charmant irait mieux, peut-être, plus magique, plus en accord avec l’espèce d’harmonie fortuite et heureuse que j’essayais de décrire. La beauté mignonne est une beauté charmante, qui envoûte sans raison apparemment rationnelle ; la beauté-belle est une beauté formidable au sens premier, à la fois admirable et terrifiante.

Je disais au début de l’article (que c’est loin !) que j’avais fait couper mes 77 cm de cheveux au début du mois de janvier, date à laquelle j’ai commencé à écrire ce pavé. Mes cheveux faisaient partie intégrante de ma garde-robe, puisque je n’en faisais rien. Ils restaient pendants, évoluaient au cours de la journée, migraient de devant à derrière mes épaules, ruisselaient tout le temps sur la moitié de mes vêtements. Ils ajoutaient à ce que je portais tout ce que je voulais pour mon image, c’est-à-dire un côté vamp, dramatique, impressionnant. C’était ma conception de la beauté, la beauté que je voulais incarner. Etre une beauté-belle, comme la reine de Blanche-Neige. Mais maintenant, des petites choses ont changé : mes cheveux ne me viennent plus dans les yeux au même moment, ne réagissent plus pareil à la saleté, ont de nouveaux mouvements. Et ma garde-robe, même si elle n’a pas vraiment changé, n’a soudain plus la même allure. Les foulards autour du cou me vont autrement mieux, les décolletés, les chapeaux, les écharpes, tout prend une autre dimension.

C’est en ce moment que je me rends compte que je suis plus mignonne que belle. Et que c’est pas grave.

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