Lyon et le Marché de la soie

La ville de Lyon inaugure cette année le festival de la soie, que j’ai hélas un peu raté : il paraît qu’il y avait des défilés, des ateliers et quelques autres activités alléchantes dans le village des créateurs. Cela dit, pas question de louper le marché de la soie. J’avais réservé mon vendredi après-midi, planifié mon expédition, et préparé mes deux euros pour l’entrée.

Il faut pouvoir s’imaginer le palais de la Bourse à Lyon. Au nord de la célèbre place Bellecour, un peu au-dessus de la place des Cordeliers, le palais de la Bourse étale son imposante façade sur une petite place proprette garnie d’arbres courts. En fait, la place en elle-même n’est pas si petite, ni les arbres si courts, mais ce bâtiment offre un visage si énorme et si foisonnant qu’il réduit tous les autres éléments à un état de quasi nanisme. Le titre de palais se porte bien sur ce fronton blanc et propre. Pendant la fête des Lumières, tout paré d’un halo doré, il doit susciter une espèce d’admiration craintive.  Le pouvoir de l’argent se met en scène plus somptueusement que le pouvoir politique. Contrairement à ce dernier, il n’a pas besoin de subtilité, et comme aux églises, un grand cadran indique le temps qui passe. L’écrasement, c’est de cela dont il s’agit.

Une fois entrée à vrai dire je n’ai pas fait attention au décor, du moins pas tout de suite : immédiatement happée par l’agitation des protagonistes tout autour de moi, agacée sans doute, je me suis mise en quête, un peu étourdie, de je ne savais trop quoi, de tissu sans doute. La grande salle rectangulaire n’est pas si grande et elle est bondée. Je suis globalement plus haute que les personnes qui me pressent et je suis surtout bien plus jeune. Les cheveux qui je vois pas au-dessus sont fins et abîmés, teints ou blancs pour la plupart. Les visages sont marqués d’un trait de rouge plus ou moins heureux, les corps couverts de lainages rebrodés, de cuir et surtout de fourrure. Les dames vont par paires ou plus, elles passent en frottant et en silence avec un regard dans le vague, comme si elles étaient seules, que tous ces gens qu’elles bousculent n’étaient qu’une sorte de rêve désagréable. Une altercation s’est soulevée, brève « Oh, il y en a vraiment qui sont malvenues ! », puis s’étiole dans la feinte indifférence. L’une ne se sera pas suffisamment poussée.

C’est que les étals sont proches et que les dames s’attardent. Des doigts ridés et peints, elles tâtent les soieries exposées en coupons – c’est vrai qu’il y a peu de rouleaux – d’une main le plus souvent. Je les comprends, je fais comme elle : la soie est avant tout un plaisir tactile. Et comme elles, je n’ose pas prendre les coupons à deux mains, c’est peut-être parce que je ne fais pas tout à fait face aux étals, c’est peut-être par peur que les vendeurs me prennent pour une voleuse, toujours est-il que mon bras gauche reste appuyé contre la courroie de mon sac et que c’est ma main droite qui apprécie la marchandise. Plus que mes yeux et plus que ma tête, d’ailleurs. Les prix et les modèles sont adaptés à la clientèle. Qui a les moyens de coudre les merveilles touchées ? Qui a le goût d’acheter les imprimés criards ? La panne de velours est bien représentée. A caresser, c’est un délice. A voir, c’est repoussant. Des motifs revus depuis le XVIIIème siècle ou qu’on aurait voulu oublier à la fin du XXème scintillent sur un tissu mat, dans un contraste coloré pas toujours heureux. Les fantaisies sont ennuyeuses, et les classiques sont, du moins pour moi, du moins pour une matière première, trop chers.

Le tour est fait rapidement. Je note la bonne initiative de Coupé Couzu qui me fait sourire. C’est bien, des patrons pour notre époque. Un jour, j’aimerais réaliser ou acheter si quelqu’un le réalise avant moi, un magazine de patrons moins conventionnel que Burda. Des modèles basiques, extrêmement simples et rapides à réaliser, une section de patrons historiques retrouvés dans les archives nationales et réadaptés à la corpulence contemporaine, une section imaginaire ou patrons de fantaisie, costumes ou tenues artistiques, en somme un inactuel qui observerait de loin les tendances comme quelque chose de cyclique, et, sporadiquement, des conseils de retouche de vieux vêtements, des tutoriels de broderie, et des photos de réalisations des lectrices/lecteurs. Idéalement, dans chaque numéro, il y aurait des pièces de lingerie, car hélas elles restent rares dans les magazines de patrons. Et puis, ce qui serait vraiment pratique, ce serait de travailler en collaboration avec avec un site de vente de tissus de référence qui offrirait un large choix et surtout des liens vers des tissus utilisés dans le magazine. Puis je retourne dans le hall avec un léger sentiment de frustration.

Et enfin, gloire : un autre étage, d’autres exposants, autre chose. C’est là que le palais de la Bourse s’anime un peu : je découvre les escaliers monumentaux, les salons ornés. L’oeil est en état de siège, où qu’il se pose il a un détail à analyser. Partout des figures mythologiques, des personnages, des lettrines, des symboles dont le style de la fin du XIXème a le secret. Du stuc, du bois, du marbre… L’argent ne regarde pas à la cohérence esthétique du bâtiment mais à sa somptuosité, encore une fois. La coursive qui ouvre sur le rez-de-chaussée permet à l’architecture de se mettre en scène et d’exhiber encore davantage sa beauté clinquante. En vue plongeante, les étals de soie mélangée brillent comme dans un passage d’Au Bonheur des Dames, et l’agitation sombre des petites vieilles fait enfin sens dans les reflets chamarrés des tissus exposés. Les plafonds peints écrasent encore par leur mouvement glacé, et soudain le vain capharnaüm prend des allures solennelles et légitimes, sous l’horloge massive d’ors polis. Je ne saurais expliquer pourquoi, une fois qu’on ajoute quelques statues d’albâtre, les événements les plus décevants peuvent prendre pour quelque secondes une dimension providentielle. Heureusement, dites donc, sinon j’aurais vraiment perdu mon après-midi.

Ce qui a dû aider, c’est aussi le kimono de mariage exposé à côté d’un kimono de papier, réalisés tous deux en vue d’une exposition et d’une vente au profits des victimes de Fukushima. Les sur-kimonos (uchikake), leurs innombrables détails brodés, leur liseré rouge rembourré en bas, me remplissent de joie. Celui-ci, blanc et or, m’a donc mise en jambe pour affronter le reste : les cravates, les carrés et les écharpes.

A vrai dire, j’ai plus regardé la décoration des salles que les étals, cette fois-ci. Le public, un peu plus jeune, n’était pas moins volumineux, et les prix un peu moins élevés qu’en bas. Cela dit, il m’a semblé que la norme Hermès du carré était toujours en vigueur, l’audace des couleurs vives mélangées désormais au second degré, sans grand souci des courants, à part pour de nouveaux matériaux ou pour les écharpes froufroutantes. Le carré de soie est-il intemporel ou ringard ? J’ai du mal à me décider puisque pour ma part, l’intemporalité du carré Hermès tient avant tout au pouvoir magique du mot Hermès plus qu’à ses modèles que dans un autre contexte je trouverais hideux, mais que sur le site internet ou dans leur vitrine je trouve décalés, drôles et subversifs par excès de frivolité. Pas un mot sur les cravates que je n’ai pas même regardées.

Entre les deux salles, un son de cloches et je retourne en vacances dans les Pyrénées, j’aspire une grande goulée d’air de montagne et je cherche des yeux la sainte productrice de Rocamadour, même si Rocamadour c’est bien plus au Nord. Puis s’ajoute un lourd frottement et en voyant l’engin je plaque la séquence apprise lors d’une visite sauvage de Lyon : bis-tan-clan, le rythme des Canuts qui rament leur immense métier de bois en agitant des poids argentés qui produisent ce son bucolique. Un vieil homme tisse une soie rayée. Il s’exprime avec un accent étrange, sans doute le fameux accent lyonnais dont on m’a tant parlé mais que je suis incapable de reconnaître et dont je suis intimement persuadée qu’il n’existe pas ou plus. Le bruit que le métier fait. Dans les ateliers de la Croix-Rousse, les hommes devaient être sourds, s’il y en avait plusieurs à marcher en décalé, dans un chaos de cloches. A l’autre colline les cloches du paradis, à celle-là les cloches de l’enfer, ou quelque chose dans ce goût-là si on aime dramatiser.

Je ne suis pas restée longtemps parmi les écharpes et les cravates, je suis rapidement redescendue après avoir flâné un peu au milieu des sculptures. Dans le salon de stuc, des élèves du lycée de la Martinière avaient réalisés de faux trophées recouverts de patchwork, broderie, boutons… On aurait dit des peluches ou des doudous d’enfant à accrocher au mur, c’était vraiment joli et intriguant. C’est drôle, tout de même, cette mode des faux trophées. Il faudra que je lise ce que les anthropologues racontent à ce sujet.

Navrée pour la longueur de l’article et surtout pour l’absence de photos. Au jour d’aujourd’hui, c’est quand même pas possible de faire des articles descriptifs sans illustration de l’objet, dixit ceux qui ont un reflex, n’est-ce pas. Même si j’en avais un, je ne suis pas photographe, c’est un métier, et c’est tellement plus difficile de faire passer sa subjectivité par une image que par un texte, je trouve. Et puis, il faut que je m’entraîne à faire des descriptions.

Choisir un camp entre les « observateurs » et les « visionnaires » ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s