Aristocrates anglais et gangsters fortunés

Il est temps de faire un petit bilan, puisque nous en sommes déjà à la moitié. Depuis la rentrée, tous mes lundi sont comme il se doit consacrés au visionnage de séries, deux en l’occurrence depuis septembre : Downton Abbey et Boardwalk Empire.

Les deux ont finalement beaucoup de points communs : toutes jeunes puisqu’il s’agit de la deuxième saison seulement, period drama toutes deux, fiction en costumes et reconstitution historique, l’une à la fin des années 1910, l’autre au début des années 1920. L’une en Angleterre, près de Londres, et l’autre sur la côte Est des Etats-Unis, au Sud de New-York. Les deux traitent du passage d’un monde à l’autre. Pour Downton Abbey, la Première Guerre Mondiale qui vient de s’achever poursuit la transformation amorcée dans la saison 1, c’est-à-dire la confrontation des valeurs d’une vieille Angleterre à un climat d’émancipation et de libération des moeurs. Pour Boardwalk Empire, il s’agit d’observer les changements de la société produits pas le Volstead Act promulgué en 1920 qui interdit la vente et la consommation d’alcool aux Etats-Unis.

Si je me suis mise à regarder ces séries, c’est d’abord pour leur attrait visuel. Les costumes sont absolument magnifiques, la mise en scène plutôt esthétisante, et bien sûr le mythe de la grande saga télé n’est pas un répulsif pour moi, tant que ce n’est pas diffusé sur France 2 ou TF1. Les Français n’ont pas encore trouvé leur style.

Un lieu commun que de louer le talent des Américains pour la série depuis The Wire, Six Feet Under et Rome, mais force est de constater que cette domination semble calmer les ardeurs des émules étrangers. Toutes les séries anglaises que j’ai pu voir ces derniers temps (les adaptation d’Austen par la BBC, Skins, Misfits, Black Books…) semblent souffrir d’un même complexe d’infériorité. La situation financière y est sans aucun doute pour quelque chose, mais les Anglais semblent préférer s’en tenir à des sujets restreint, évoquer la société par métonymie, une partie pour le tout, plutôt que de se lancer dans d’immenses fresques sur une époque ou sur la nature humaine.

Downton Abbey et Boardwalk Empire illustrent bien ce rapport de force, par leurs parti-pris de narration. Dans Downton Abbey, la famille Crawley et leurs domestiques sont la pierre de touche de cette société nouvelle qui émerge, ce qui donne une répartition des rôles finalement assez stéréotypée : le père de famille bon et droit, la mère américaine, le majordome rigoureux et dévoué, l’homosexuel voleur et crevé de ressentiment, la fille cadette n’ayant pas encore trouvé sa place, la benjamine militante, le militant pour l’indépendance de l’Irlande… Toute l’Angleterre se donne rendez-vous à Downton Abbey à travers tous ces personnages emblématiques d’une société en pleine réorganisation. Dans la première saison, cet essentialisme était plutôt discret : les personnages se découvraient peu à peu, chacun dévoilant au fil des épisodes un secret honteux ou glorieux.

Les situations évoquaient déjà une tradition du mélodrame : obstacles incessants, rebondissements inattendus, suspense à propos d’un mariage, ce qui pourrait en faire une sorte de Pride and Prejudice de la Belle Epoque. Après six épisodes pour la deuxième saison, il semble que la série ait du mal à se renouveler ou tout simplement à évoluer. Le scénario se retrouve comme ses personnages : tiraillé entre des valeurs d’un autre temps et la modernité. Et comme ses personnages, le scénario choisit de conserver, le plus longtemps possible, les choses comme elles sont.

Les couples impossibles restent impossibles, et il pourrait être intéressant de remarquer comme le sexe est systématiquement ou interdit ou puni. Emblématique d’une époque, cohérent avec ce que nous croyons savoir de l’esprit Anglais ? Ce serait sans doute trop simple. Pour éviter des chemins qui semblent insupportables aux scénaristes (le créateur de la série, Julian Fellowes, scénariste et producteur de Gosford Park, n’esr pas connu pour son esprit débridé), ils empruntent des routes déjà balisées, sans la distance ou l’ironie que nous trouvons si anglaises. Ainsi, sans ciller, toutes les ficelles éculées du mélodrame sont tirées une à une : retour d’un personnage qu’on croyait mort, mort inattendue d’autres, tous les obstacles à l’union amoureuse imaginables : mauvaise synchronisation, amour-propre, haine injustifiée d’un tiers, promesses à un tiers, différence de statut, prison, procès, etc etc. Cet immobilisme des personnages (les méchants le sont parce qu’ils sont foncièrement méchants, les bons sont naturellement bons, les plus complexes servent de caution comique – la Comtesse douairière jouée par l’excellent Maggie Smith – ou de faire-valoir à la grandeur d’âme d’autres – O’Brien) mène à un immobilisme de l’intrigue malgré les péripéties qui emplissent les épisodes. Sans doute, beaucoup de choses se sont passées, mais rien n’a pour ainsi dire avancé, rien n’a pour le moment irrémédiablement changé, dans les rapports de force et les mentalités.

La série reste où elle a commencé, c’est-à-dire sans véritable propos politique, peut-être une nostalgie (voir cet article de Séries Telling) qui passe par l’esthétique d’une mise en scène très classique, focalisée avant tout sur la mise en image d’un dialogue, ce qui rappelle encore le bon Pride and Prejudice. Pour cette époque où tout est censé changer, finalement peu de choses ont changé depuis le premier épisode, où l’héritier de Downton disparaît dans le naufrage du Titanic. Le choix d’un quasi huis clos et d’une perspective qui a peur de dépasser l’étude de moeurs par les relations sentimentales d’un certain nombre de personnage cantonne la série à une peinture réduite. Pour des thèmes qui mériteraient de grandes fresques historico-symboliques, les Anglais ne nous livrent qu’une petite scène de genre, pour le moment peu signifiante.

Pour Boardwalk Empire en revanche, pas besoin d’attendre la fin de la saison pour saisir l’immensité des enjeux à l’oeuvre dans chaque épisode. L’époque n’est pas regardée avec nostalgie, n’est pas non plus dénoncée pour ce qu’elle est : une ère de corruption et de violence, mais elle est analysée avec intelligence par une intrigue moderne, une mise en scène d’auteur et une complexité thématique vertigineuse.

Alors que « Downton Abbey » désigne un lieu unique et clairement identifié, clos, par son nom (la demeure des Crowley), « Boardwalk Empire » désigne un espace qui relève davantage du symbole, ou du moins qui révèle une volonté de grandeur. « Boardwalk » désigne bien sûr la promenade le long de la mer, à Atlantic City, mais évoque aussi une limite (board – walk), une pratique suspecte, et c’est déjà le thème de la transgression qui paraît. « Empire », lui, ouvre la perspective : on ne parle pas seulement d’Atlantic City mais de tout ce qui gravite autour, de tout l’empire de l’alcool.

Cette première moitié de deuxième saison me rend vraiment enthousiaste. J’étais un peu décontenancée tout d’abord, parce qu’il ne s’agit plus seulement d’une histoire de gangsters, il s’agit d’une histoire humaine, d’une histoire sociale, d’une histoire politique, d’une histoire philosophique et éthique. Les nombreux personnages permettent, à chaque épisode, une focalisation nouvelle. L’épisode 6, par exemple, est organisé autour de l’idée de la confession, de la sincérité et de la culpabilité, sur le mode d’une prise de conscience, d’un aveuglement ou d’un compromis cynique. Plus tôt dans la saison, un épisode était aussi plutôt focalisé sur la vie de famille de tous ces hommes, du contraste entre la violence qu’ils vivent et déclenchent et d’un semblant de foyer paisible et imperturbable que tous se construisent, avec chacun leurs propres fissures. Le tout avec des effusions de sang, de superbes costumes et décors, le quota de nudité requis par HBO et des dialogues toujours excellents. Je n’ai pas souvent l’impression que le côté Comédie humaine prenne le pas sur l’intrigue de la série, les deux sont indissociables et très intelligemment imbriqués.

Et enfin, c’est plaisant à regarder : les plans sont très composés, mais il s’agit d’un autre esthétisme que celui de Downton Abbey. De façon bien plus explicite, les images, les cadrages, le montage sont signifiants, disent autant voire plus que le dialogue ou le jeu des acteurs. En témoigne ce passage du générique sur lequel je n’ai pas fini de m’interroger : lorsque l’eau de mer qui a inondé les belles chaussures de Nucky Thompson se retire, l’image est passée à l’envers, ce qui fait que les chaussures sont comme neuves, comme si rien ne s’était passé. Dans un autre registre, les effets de montage souvent liés à Nelson Van Alden sont dignes du Dracula de Coppola, en jouant très ironiquement sur l’attente du spectateur. Personnage qui paraissait stéréotypé au début de la saison 1, mais qui a tellement évolué au contact de « Sodome sur mer », comme absolument tous les autres, vraisemblables, contradictoires mais pas incohérents, avec l’illusion d’un champ d’action propre. Ce sont eux qui font évoluer l’intrigue, ils ne la subissent pas comme les coups répétés d’une Providence qui a besoin d’un rebondissement toutes les douze minutes.

L’ambition de cette série aurait pu relever de l’excès d’orgueil, si l’ensemble avait été raté. Il est bien facile d’applaudir, avec la meute, une brillante réussite, mais une chose reste tout de même à déplorer. En ajoutant à leur palmarès une excellente série de plus, énorme car traitant d’absolument tous les sujets qui nous préoccupent (la morale, le racisme, la politique, le cynisme, le capitalisme, l’individualisme…), les chaînes américaines font monter la pression sur les épaules de leurs éventuels émules outre-Atlantique. Le parti-pris mal négocié de l’intimité en Angleterre ou l’inspiration manquant de distance qui sonne faux en France (j’aurais à reparler de Maison Close, par exemple) semblent annoncer de beaux jours à cette domination américaine sur cette forme récente. Désormais, le film de 2h30 est un roman, la série est une somme, une cosmologie.

Une telle forme s’adapte merveilleusement à l’épopée, heureusement que HBO fait ce pari, je pense tout spécialement à Game of Thrones. Nous manquons de beaux exemples de Fantasy intelligente. En France, l’histoire donne un terrain à peu près inépuisable pour ce genre d’expériences, et il serait plus que temps de réactualiser les Rois Maudits avec quelque chose d’amusant.

Qui ne serait ni un film de guerre ni une biographie. Qui ne se passerait pas qu’à Paris. Etc. Etc.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s