Superficiels par profondeur

C’est une formule de Nietsche, citée en exergue d’un livre que je n’ai pas lu en entier, Morale du masque de Patrice Bollon. Rien n’est plus désagréable qu’un ouvrage qui a tout pour plaire et qui finalement déçoit. Le sujet est passionnant : il s’agit d’une analyse des groupes, des minuscules mouvements qui ont porté les valeurs de la frivolité avec un extrême sérieux, ceux qui ont théorisé et pratiqué un art de vivre.

Penser le costume comme masque, c’est penser le vêtement avec humour et sérieux. Avec humour puisque c’est accepter l’artificialité suprême de son allure et c’est entrer dans le domaine du jeu. Avec sérieux puisque c’est conférer à l’objet une puissance un peu magique, celle de transformer son porteur aux yeux des autres.

Cette dernière idée, que je tâtonne depuis quelques articles maintenant et qui définit en partie ma conception de la mode, cette dernière idée me mène à interroger  le vêtement comme protection. Après tout, c’est la justification pragmatique du vêtement. Couvrir sa nudité est un moment fort de plusieurs mythes fondateurs, dont le plus proche de nous est sans doute la Genèse.

Alors les yeux de tous deux s’ouvrirent ; ils reconnurent qu’ils étaient nus, et, ayant cousu ensemble des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures. (…) « J’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. »

Genèse, 2 ; 7-8

Je me souviens aussi d’un extrait du Mahâbhârata, une des deux épopées fondatrices de l’Inde. Draupadî est traînée par les cheveux devant une assemblée de rois le jour de ses règles, et l’un d’eux tire sur son sari pour la déshabiller. C’est Krishna qui la protège en la dotant d’un sari interminable, sur lequel le soldat tire et tire, mais ne dénude rien.

L’homme nu est donc vulnérable, exposé à toutes les agressions. Qu’il s’agisse du froid, de la pluie, du soleil, des griffures, blessures, souillures, le vêtement est son seul rempart. L’homme qui se sait nu se vêt, l’homme habillé ne veut pas perdre cette armure dans un environnement hostile. Comme le Cru et le Cuit, le Nu et le Vêtu.

Voici un extrait de la collection Automne 2006 de John Galliano pour Chrisitan Dior, qui pousse jusqu’à l’extrême cette fonction première du vêtement qui est de nous protéger. Sans doute n’y a-t-il pas de coïncidence fortuite entre cette fonction et le fait que le vêtement féminin ait été autant l’objet d’attention et de discours. Les femmes n’ont-elles pas été « le sexe faible » ? Aujourd’hui, ne conseillons-nous pas aux jeunes filles de préférer certaines tenues pour les protéger de la concupiscence violente des hommes ?

Cela dit, l’utilisation du vêtement comme instrument de domination ne doit pas mener à décrédibiliser sa fonction protectrice, car même dans le cas des tenues les plus affriolantes, elle existe toujours. C’est une autre facette de la fonction masque : le costume dévoile un signe et dissimule celui qui l’émet. C’est pour protéger qu’il est porté, comme le sari magique de Draupadî, pour ne pas être nu devant l’assemblée. C’est séparer l’intérieur de l’extérieur.

La mode, le costume consiste donc à s’envelopper dans un rôle non pas pour exprimer directement qui l’on est mais pour dissimuler qui l’on est. C’est précisément la forme de cette dissimulation qui est éloquente.

L’hiver revient et je suis contente de pouvoir porter des capes et des manteaux. Je ne vais pas redire ce qu’il y a dans l’article sur les manteaux longs, mais j’adore les manteaux. C’est une pièce qui ment très bien. Un peu d’ampleur, un peu de drapé, et on ne voit plus que ça.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s