Le Marais fleuri

Sans que ce soit évident, sans l’avoir recherché ni espéré, ces vacances se terminent par une période moraliste. Me voici dans l’étude des moeurs, d’abord avec les trois premières saisons de The Wire, dévorées des années après tout le monde. Et bien sûr, des années après tout le monde, je trouve qu’Omar Little est un des plus beaux personnages jamais écrits pour la télévision. En parallèle, ce sont les Maximes de La Rochefoucauld qui suscitent mon admiration pour leur humour, leur perfection formelle pour certaines et leur véracité pour presque toutes.

Comme pour beaucoup, les vacances d’été correspondent à une période d’ascétisme plus ou moins prononcé. Le voyageur renonce au confort de son domicile, emporte avec lui un nombre limité d’affaires et réduit son mode de vie au plus simple. Même ceux qui traînent des valises de 25kg n’ont emporté que 25kg de leurs placards. La conférence du Dalaï-Lama à Toulouse n’ayant rien arrangé, le lâcher-prise a concerné plusieurs aspects de l’existence, l’un des moindres étant, bien évidemment, les fringues.

L’ascétisme du mois d’août et le moralisme de ces derniers jours poussent à réfléchir sur ce qui fait notre époque, ce qui a l’air d’être emblématique. La peur de la fin du monde ? Propre à toutes les époques. Les injustices sociales et les prises de conscience ? Universel. Non, ce qu’il n’y avait pas avant, ou beaucoup moins, et ce que personne n’avait imaginé ni prévu, c’est internet, et plus grossièrement le monde numérique. Ce monde numérique fait peur aussi : les enfants deviennent vicieux à cause des jeux vidéos, de la pornographie, de la violence à la télé. C’est bien connu.

Cette peur, que je suis loin de partager, semble refléter quelque chose d’intéressant, tout de même : c’est un sentiment diffus de perte de repères entre un monde réel et un monde virtuel, une opposition entre le modèle et la représentation et la peur d’une confusion entre les deux.

C’est devenu un lieu commun : nous vivons une époque incroyablement narcissique. Les blogs, Facebook, Twitter… Tous ceux qui y participent semblent penser que leur vie, leurs réflexions, leurs goûts, leurs inspirations peuvent intéresser les autres. En cherchant des définitions plus précises du narcissisme, en les comparant à ce que je crois observer dans le monde contemporain avec mes ressources limitées, il n’y a pas photo. L’époque mérite d’affiner la définition. Ou du moins, pour que les choses soient claires dans ma tête, j’ai besoin de reformuler ce que des gens bien plus intelligents que moi ont dit des siècles avant moi.

Le narcissisme n’est pas un égocentrisme. Etre narcissique, maintenant, ce n’est plus précisément accorder une attention excessive à soi-même. Le narcissisme tel que je peux le voir par exemple sur internet, c’est se regarder soi-même comme quelqu’un d’autre. C’est se considérer soi-même de l’extérieur, avec le sentiment, sans doute jouissif, de pouvoir contrôler cet autre-soi partagé avec tous. Les dandys qui au XIXe siècle voyaient leur vie comme une oeuvre d’art seraient donc l’avant-garde du XXIe, puisque désormais le statut d’oeuvre d’art vivante est accessible à tous, via internet. Photos, textes, cartographies de l’inconscient grâce aux morceaux qui le nourrissent, composition, choix de ce qui restera privé et de ce qui sera rendu public… Et si le nouveau mode d’expression, et si le nouvel Art n’était plus l’encre et le papier, le pinceau et la toile, la caméra et le vivant, mais soi et soi-même ?

Non, c’est aller un peu loin. C’est partir trop tôt. Je n’ai pas encore vu de blog comme cela, qui mette en scène un personnage-soi de façon véritablement artistique. Quelques tentatives, sans doute, mais les chefs-d’oeuvre sont encore à venir.

Oui, je crois que c’est ça, quelque chose de presque inédit ou en tout cas quelque chose de très contemporain, c’est ça, c’est l’Avatar. Ces jeux entre soi, l’autre, celui qu’on veut être, celui à qui on veut ressembler, celui qu’on est, celui qu’on semble et celui qu’on créé… Est-ce chercher à devenir l’idole que les autres adulent ou bien l’idole qu’on adulerait soi-même ?

Cette époque est passionnante. Il y a de la beauté partout, de l’émotion partout, du génie aussi sans doute, même si nous sommes trop bêtes pour ne pas le reconnaître encore. Après tout, la nostalgie est un fantasme de contrôle. Et tout cela est bien frustrant parce que je ne développe rien ni n’explique rien. Peut-être un jour reviendrai-je sur ces questions en trois parties et dix-neuf pages… En attendant, il reste Hokusai.

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