Dans les jupes de la Pompadour

A Lyon, je suis allée voir l’exposition Si le XVIIIème siècle m’était conté, au musée des tissus et des arts décoratifs. Je n’avais pas d’appareil photo, et le site internet du musée ne donne pas une bonne idée des pièces exposées. Pour ces deux raisons, les illustrations de l’article viennent des archives du Metropolitan Museum (cliquez sur la photo pour voir le vêtement entier et d’autres détails) ou bien de Tumblr.

La collection du musée est spécialisée dans les soieries de Lyon, c’était prévisible, mais la richesse de l’exposition est tout de même assez époustouflante, et la scénographie permet de s’approcher pour voir les détails des tenues, ce qui est vraiment appréciable. J’avais envie de voir de plus près ces merveilles depuis que j’ai trouvé d’occasion les deux volumes du Taschen History of Fashion, un très beau livre qui présente la collection de l’institut du costume de Kyoto. C’est là que j’ai vu, pour le première fois, le détail des broderies sur les vestes d’hommes. J’étais estomaquée.

On peut penser que c’est trop pour être beau, mais peu importe : la qualité du travail est là, deux siècles et demi après la mort de tout le monde, ouvriers et propriétaires. Le musée expose certaines pièces de veste prêtes à être découpées, déjà bordées sur un rectangle de soie, ainsi que des échantillons assez confondants, presque plus audacieux que les broderies qui ornent les robes et les justaucorps présentés.

Les robes, les bas, les rouleaux de dentelles et les petites mules sorties par le musée sont véritablement magnifiques. Si vous aimez les beaux vêtements et que vous passez à Lyon, faites-y un tour. Certaines pièces sont mises en scènes avec des meubles, tableaux et accessoires transférés depuis le musée des arts décoratifs, et l’impression est vraiment charmante. En plus, si je n’y étais pas allée, je ne me serais jamais rendue compte d’une chose assez amusante : la taille de nos comtes et duchesses, que tous les visiteurs dépassaient allégrement, au moins d’une tête.

C’est un détail qui est très peu exploité dans les reconstitutions, un détail mal connu et qui remet quelques petites choses en perspective. J’ai pensé à l’adaptation des Liaisons dangereuses par Stephen Frears, et surtout au personnage de Cécile Volanges. Le type de la jeune gourde tient beaucoup dans le film au physique d’Uma Thurman, dégingandée, haute sur pattes, grande nigaude. Mais si l’on imagine ce qu’elle devait être, dans l’esprit de Laclos et de ses contemporains, au regard des costumes exposés à Lyon, c’est plutôt la silhouette d’une petite poupée qui vient à l’esprit. Si on tient meilleur compte de ce détail, silhouette de poupée, donc tout l’attirail de fragilité qui suit, et de l’âge des protagonistes dans le roman, le passage à l’écran devient vraiment dérangeant. Il y a bien sûr un côté malsain dans les Liaisons dangereuses, mais je crois que Frears, comme Forman avec Valmont, et les lecteurs contemporains y cherchent autre chose : les jeux de pouvoir, les mystères psychologique des personnages (surtout si Merteuil aime Valmont, dans les deux films), et, dans la première partie en tout cas, la frivolité propre au siècle.

Je crois que seuls les historiens, en faits ou en âme, sont intéressés par la réalité du XVIIIème siècle. A cet égard, le titre de l’exposition est révélateur : Si le XVIIIème siècle m’était conté, pas expliqué ni dévoilé. Ce qui est le plus intéressant, dans ces époques à l’atmosphère visuelle très reconnaissable, ce n’est pas du tout ce qui s’y est vraiment passé, c’est la légende qu’il nous en reste. Le XVIIIème, c’est les corsets, les robes à panier, les perruques, les fastes de la Cour, les libertins, les débauches raffinées, la foi dans l’homme et dans le progrès, l’opéra, le spectacle, la gaîté.

Cela dit, je n’aimerais pas vivre au XVIIIème, même riche, même à la Cour, même en Angleterre pendant la Révolution. Je ne pense pas être née à la mauvaise époque, et je n’échangerais pas les années 2010 contre les années 1760, ni pour aucune autre décennie fascinante (1920, 1890, 1800…). Et pourtant, j’ai l’impression que toutes ces époques me sont plus familières que la mienne : j’ai étudié leur histoire, je connais leur art, leur mode, leur littérature, les débats menés pendant ce temps. Toutes ces choses, je les connais parce qu’elles me semblent étrangères et fabuleuses : parce qu’elles n’existent plus en partie que dans notre esprit. Et, paradoxalement, ces époques me permettent de mieux connaître la mienne.

Une fois, j’ai dit, peut-être un peu sottement, peut-être sans trop réfléchir, que les films qui vieillissent le plus vite, ce sont les reconstitutions historiques, parce que la façon de faire et de filmer les costumes est trop dépendante du contexte contemporain. Je pensais surtout aux films de XIXème, comme des adaptations de Jane Austen, mais pour le XVIIIème, j’avais quelques exemples en tête : les clips de Mylène Farmer, Barry Lyndon, les Liaisons dangereuses, et Marie-Antoinette. Le premier est un peu à part : pas le même format, pas le même budget, c’est normal que ça vieillisse mal.

Je pensais que c’était l’époque de production qui donnait à ces trois reconstitutions des atmosphères un peu différentes, malgré le contexte et les costumes similaires. Après comparaison de screenshots, je ne sais pas trop qu’en penser, mais il est possible que je me sois trompée. D’une part, les films n’ont pas tant d’années que ça d’écart, et la différence entre les trois n’est finalement pas si évidente, d’autre part, la différence vient sans doute plus simplement d’une sensibilité d’auteur. Mais cela ne change pas le plus important : ce n’est pas du XVIIIème dont il est question, mais de nous, de nous, de nous.

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