Les Géorgiques – Premier acte

Inspiration

 Au printemps nouveau, quand fond la glace sur les monts chenus et que la glèbe amollie s’effrite au doux Zéphyr, je veux dès lors voir le taureau commencer de gémir sous le poids de la charrue, et le soc resplendir dans le sillon qu’il creuse. La récolte ne comblera les vœux de l’avide laboureur que si elle a senti deux fois le soleil et deux fois les frimas : alors d’immenses moissons feront crouler ses greniers.

Virgile, Géorgiques, I

Ce n’est pas du tout par là que j’ai commencé pour le projet. Ce n’était même pas un nom, mais une idée, et quelques images en tête.

La lingerie est trop simple, trop fade. Ses seules fantaisies accessibles concernent les imprimés : la forme est sans variation, autour de trois modèles standard : culotte, string, shorty. Sans révolutionner, sans réinventer, il y a sans doute une place pour jouer un peu.

De là sont nées trois familles : les Couventines, les Précieuses et les Géorgiques.

Comme les deux autres, les Géorgiques ont n’ont d’abord été que des culottes, toutes simples, avec un jeu sur les codes très léger, presque des blagues ou des jeux de mots. Rien de révolutionnaire ni de bien ingénieux. L’idée était une lingerie apparemment paysanne.

Russie, 1830-70, Metropolitan Museum

Voici la pièce par laquelle tout commence. Le rustique tablier à carreaux, noué sur la poitrine semble descendre jusque sous les genoux en s’évasant comme un jupon. Le point de croix pourrait accentuer cette rusticité, mais la broderie couvre tout le vêtement, et transforme la protection utile en pièce trop magnifique pour préparer le bortch. La frise qui termine l’ouvrage représente un animal stylisé, non le moins noble du bestiaire européen, un cheval. Il achève de démontrer qu’à force de simplicité paysanne, le savoir-faire aboutit à une surprenante richesse.

C’est de là que part cette paysannerie de convention : d’un folklore de l’Est périodiquement revisité, comme s’il fallait revenir aux sources une fois toutes les quelques décennies.

Roumanie, permier quart du XIXè, Metropolitan Museum

Europe de l'Est (Roumanie ?), 1800-1939, Metropolitan Museum

Ce n’est pas vraiment la Nature qui est intéressante, là-dedans. Ni même la culture en tant que travail de la terre : qu’est-ce qui me dit que ces costumes sont bel et bien des costumes de paysannes ? Voilà qui interpelle ! Comment se fait-il que j’associe avec le monde paysan tout ce qui vient de l’Est brodé en couleur sur fond blanc ?

Bulgarie, XIXe siècle, Metropolitan Museum

En réfléchissant, je me rends compte que ma tête est pleine de préjugés et d’images qui sont censées aller de soi. Mes représentations des civilisations de l’Est et du monde paysan sont très stéréotypées. Plus que l’usage véritable de ces robes, l’intérêt réside dans le fait que je les connecte spontanément aux « Géorgiques » et qu’elles sont à l’origine même du processus. L’univers que j’explore est donc un univers de pure convention, un univers de mythes. Le tablier russe n’a du tablier que le nom.

Albanie, 1890-1910, Metropolitan Museum

Les Géorgiques ne sont pas un hommage au monde des campagnes ; ce ne sont après tout que des culottes. Par contre, elles jouent sur la fascination qu’il opère régulièrement, en tant que société ralentie, constant anachronisme, encore un peu de passé rescapé dans le présent, ou bien, comme ci-dessus, une anticipation sidérante des visions du futur. L’encolure, la coupe simple et les couleurs m’évoquent les costumes de la reine Amidala dans Star Wars. Curieuse référence, mais révélatrice : l’habit mythique est celui qui prétend être intemporel.

Hongrie, 1920, Metropolitan Museum

Je ne veux pas de nostalgie dans les Géorgiques ; ce piège sera difficile à éviter, vu que l’univers pseudo-paysan est le plus conservateur voire réactionnaire de tous. Pas de mottes de terre sur mon lin blanc, pas de crottin de boeuf sur mon fil de soie ; pas non plus de rêverie indolente sur les bienfaits du travail au grand air. Des Géorgiques devra rester l’idée d’un monde où l’énergie sublimée rend la vie féconde.

Ce discours théorique et plein d’emphase ne s’est pas fait en amont : tout est parti d’une émotion esthétique. Ce ne sont que des culottes. Je les souhaite assez jolies et travaillées pour ne pas craindre de s’assoir par terre avec une jupe, mais aussi confortables que notre bon vieux coton-élasthanne.

Carmélite saura-t-elle surmonter les obstacles qui l’attendent ? Quels designs peuvent correspondre à son bizarre cahier des charges ? Quels accidents changeront la direction du projet ?

Ne manquez pas le prochain acte des Géorgiques !

En attendant, j’ai farfouillé pour trouver des culottes qui osent l’ornement. Etam a l’air de s’y mettre dans sa dernière collection : audacieux mais prudents. Peut-être que dans deux ans, si le reste des maisons de linge s’y est mis, ils n’auront plus peur de se lâcher. Il y a aussi Ohhh Lulu sur Etsy qui fait des choses très intéressantes et rigolotes. Pour la belle et audacieuse lingerie professionnelle, suivez Froufrou Fashionista.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s