Du manteau long (post hors-saison)

Un vêtement de pouvoir. Voilà ce que représente le manteau long dans mon esprit. D’un point de vue pratique, il est idéal pour les jours de grand froid. Je suis toujours estomaquée de voir les jeunes filles des blogs de mode en perfecto et bas nylon pendant l’hiver. Sans doute, les chairs sont raffermies par la bise glaciale de nos grandes villes, mais il ne faut pas risquer jusqu’à l’engelure ! Nous ne sommes plus en période de pénurie. Les manteaux longs n’ont donc rien d’obscène.

Le clapotis de l’étoffe lourde à chaque pas et l’apparition rythmée de la jambe donnent effectivement un côté très théâtral à la démarche un peu raide des après-midi d’hiver. C’est ce mouvement que j’imagine en lisant :

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Bien sûr, il ne peut historiquement pas s’agir d’une jambe qui surgit entre les pans du manteau, mais admettez que l’idée s’y trouve. Le manteau long rappelle les falbalas et la traîne, une femme conique, qui en impose par l’ampleur de son vêtement. Il convoque une silhouette ancienne, liée à une certaine noblesse. Nos vêtements ne sont plus guère bouffants, le manteau tombe donc sur du plat. A l’arrêt, fermé, nous sommes une femme médiévale. En mouvement, nous sommes les déesses passantes de Baudelaire, les Merveilleuses révolutionnaires, les femmes d’esprit des romans de Jane Austen.

Redingote - 1810 (Kyoto costume institute)

Mais ce manteau long a aussi une histoire virile. C’est un vêtement associé à un imaginaire violent, un imaginaire du pouvoir et de la domination. Il y a deux références qui refont surface quand je ressors mes manteaux longs pour l’hiver. La première, c’est les gabardines du Western Spaghetti. Ce sont les hommes de Cheyenne, dans Il était une fois dans l’Ouest, qui portent ces manteaux râpés, fendus au bas du dos pour monter à cheval, d’une belle couleur camel. La forme, les pans qui se soulèvent dans le désert, la tension des regards, l’affrontement des hors-la-loi, pistoleros hors pair… Tout ça vibre encore dans les réappropriations contemporaines. Un vêtement, comme un mot, n’est jamais neutre. Il apporte ses valises avec lui.

Rodarte : Automne-hiver 2011

La deuxième référence, mais c’est une réécriture de la première, c’est bien entendu Matrix. C’est encore ce que j’entends lorsque je mets un long manteau noir, alors que tout le monde s’est plus ou moins rendu compte que le film n’était pas très bien, et qu’il a déjà mal vieilli. Ce qu’il reste de Matrix, c’est l’esthétique un peu fétichiste cuir-skaï, et surtout les deux accessoires du héros badass : les lunettes noires et le manteau qui vole dans son sillage.

Oui parce que dans Matrix, le manteau est toujours en train de voler, ce qui met la puce à l’oreille. Plus qu’une citation des gabardines de Sergio Leone, les manteaux de Matrix sont une réécriture de la cape. La cape du Super-Héros, la cape de celui qui se bat, et aussi, la cape de celui qui monte à cheval. Et celui-là est celui qui a le pouvoir. Les premiers manteaux longs fendus, au début du XIXème, sont des manteaux d’équitation (riding-coat qui devient redingote), activité encore fortement connectée au monde de la noblesse. Si ce vêtement est à ce point lié à la figure de celui qui se bat au cinéma où il faut des images fortes (regardez la gabardine des héros du Pacte des Loups), c’est bien qu’il est lié à l’aristocratie, dont la particularité dans la société d’Ancien Régime est d’être l’ordre qui se bat. « Le feston et l’ourlet » qui tourbillonnent derrière les talons ne sont pas sans rappeler les attributs royaux. La cape fait la majesté, la cape fait en quelque sorte le pouvoir, par association. C’est sans doute ce qui vibre lorsqu’on marche avec un manteau long. La personne qui le porte a immédiatement l’air moins vulnérable.

Croquis de Christian Lacroix pour une adaptation dOthello

Dior : Automne-hiver 2011

Modèle ancien de féminité, modèle aristocratique de virilité… tous les mondes qu’un vêtement peut sous-entendre ! Sans forcément en avoir conscience, je sens que ce vêtement seul exige que je me tienne droite, que j’adopte une ample démarche et que je porte mon regard au loin. Ce qui s’accorde avec ce qu’il faut conserver : la sérénité et la force.

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